Un espace historique sur le mouvement ouvrier

Un espace historique sur le mouvement ouvrier

socialisme, origines du communisme français, biographies


Retour sur la naissance du PC à Marseille

Publié par archivescommunistes sur 22 Juillet 2011, 08:58am

Catégories : #éléments d'histoires locales

Retour sur la naissance du PC à Marseille

On doit à Frédéric Grossetti d’avoir grandement éclairé les conditions de la naissance du PCF à Marseille grâce à son mémoire de Maîtrise présenté en 1997. Jusqu’à cette date, les recherches sur les Bouches-du-Rhône n’avaient que très peu mis en valeur le travail de la transformation de la SFIO (le PS de l’époque) en Parti communiste par la tendance de gauche qu’était le Comité de la 3ème Internationale. Nous voudrions apporter une contribution complémentaire au travail de Frédéric Grossetti, fruit d’une réflexion plus générale sur la naissance du PC dans le cadre d’une maîtrise présentée en juillet 2005 à Paris 1.

 

Lorsque l’on cherche à cerner les sources du communisme local, il est très tentant de généraliser, de mettre l’ensemble des militants dans un vaste mouvement en faveur de la 3ème Internationale sans discerner les différentes forces en présence qui poussent à l’adhésion et la qualité de leurs interventions. Trois organisations  probolcheviques s’affrontent en France en 1919-1921 :

 

- le Parti Communiste (que nous appellerons PC-Péricat), fondé en mai 1919 par Raymond Péricat, au socle idéologique anarchisant.

- la Fédération Communiste des Soviets (FCS), née en décembre 1919 d’une partie du PC dont il vient d’être question.

- le Comité de la 3ème Internationale, formé en mai 1919, essentiellement implanté dans la SFIO. Seul ce dernier groupe est affilié à l’Internationale communiste.

               

Le PC-Péricat et la FCS pensaient que les masses, du fait leur expérience (soutien socialiste à l’union sacrée pendant la guerre), se détourneraient rapidement de la SFIO pour se tourner vers eux. Le Comité de la 3ème Internationale, lui, tenait compte des organisations traditionnelles dont s’étaient dotés les travailleurs pour leur défense et des évolutions politiques en leur sein. C’est à partir de ce constat que nous voudrions développer un point singulier : la place réelle de chaque force politique[1] dans la création du PC et, a fortiori, de la fédération communiste des Bouches-du-Rhône.

 

A Marseille, les trois groupes probolcheviques ont existé à un moment ou un autre. Un groupe local du PC-Péricat est fondé en avril 1919 par Marceau Desmoutiers et aurait rassemblé une centaine d’adhérents[2]. Ce groupe organisa avec l’UD-CGT une fête champêtre le 25 mai 1919 en présence de 5 000 personnes. Desmoutiers quitte Marseille puis abandonne toute activité politique. Un rapport de police[3] note en juillet 1920 que ce groupe « a cessé de fonctionner il y a quelques mois ». Pierre Avon, jeune métallurgiste de 27 ans, décide alors de former un groupe de la FCS entre le mois de mai et août 1920. Ce nouveau groupe sera composé d’une vingtaine de membres seulement. Devant cet échec, Avon décide alors d’appeler ses camarades à adhérer au Comité de la 3ème Internationale “pour éviter la dispersion des forces à tendance communiste[4], ce qui montre la centralité du Comité.

 

Le PC-Péricat et la FCS auront donc été éphémères localement et n’arriveront pas à coaliser des forces dans la durée. De son côté, le Comité de la 3ème Internationale va suivre une toute autre trajectoire qui, d’ailleurs, s’inscrit dans la continuité du CRRI (Comité pour la Reprise des Relations Internationales), né en 1916. Des sections locales existaient depuis dans un certains nombre de villes françaises, notamment à Angers, Brest, Lyon, Paris, Toulouse, St Etienne et… Marseille[5]. La police notait dès 1916 que le CRRI avait reçu l’adhésion collective de sections socialistes des Bouches-du-Rhône[6]. La fin de la guerre et la révolution russe modifient les buts du CRRI. Le 08 mai 1919, il décide de se transformer en Comité de la 3ème Internationale. Aussitôt, ses groupes locaux se convertissent en sections du nouveau Comité. Il est donc possible que la section marseillaise se soit inscrite dans ce mouvement. Cependant, le caractère initial, clandestin, socialisant, lui fait perdre une partie des militants attirés par des actions immédiates. Il n’est pas exclu que le comité local se soit mis en veille en laissant à la Jeunesse socialiste de Marseille le soin de mener la bataille publique pour l’adhésion à la 3ème Internationale : la JS est « depuis longtemps (…) affiliée au Comité de la 3ème Internationale », déclare Gabriel Péri en juillet 1920[7]. Il affirmait par ailleurs avoir été secrétaire adjoint du Comité de la 3ème Internationale dès 1919[8]. Le Comité était alors considéré, par un certain nombre de socialistes, comme une simple tendance de la SFIO n’ayant pas vocation à s’exprimer publiquement.

 

Nous retrouvons des traces du comité local dans le rapport d’un anarchiste, envoyé en Russie en mai 1920. Il indique que la direction nationale du Comité de la 3ème Internationale « s’est assez convaincu de l’indispensabilité de la constitution de groupes et de sections s’attachant organiquement à lui. Évidemment, il s’agit encore de groupes formés presqu’exclusivement par des membres du parti socialiste et à notre connaissance, une seule exception existe : celle de Marseille là où dans le groupement de la 3ème Internationale entrent non seulement des éléments socialistes mais aussi des syndicalistes minoritaires et des anarchistes communistes. Ajoutons cependant que ces éléments étaient déjà dans le parti socialiste… »[9]. Le Bulletin communiste, hebdomadaire du Comité (publié à partir de mars 1920), est vendu dans les Bouches-du-Rhône à la JS, à partir d’avril 1920 et en Arles à partir de juillet. Tous ces éléments attestent d’une présence du Comité avant septembre 1920. La police ne s’y intéresse qu’à partir du moment où il s’exprime publiquement et que des oppositions fortes se manifestent dans la SFIO. Partout en France, il y a en effet une plus grande visibilité du Comité à partir d’avril-mai 1920 mais surtout après juillet, quand Frossard et Cachin reviennent de Russie avec l’intention d’adhérer à la 3ème Internationale.

 

Dans les Bouches-du-Rhône, cette accélération s’accompagne d’un renforcement des structures du Comité, comme ailleurs en France, qui prend, ici, la forme d’une coordination régionale durant l’été : « nombre de militants, cédant à la pression faite par des extrémistes acharnés, vont finir par prendre partie en faveur de la 3ème Internationale, dont le comité régional, avec lui, Carlier, Nègre, Fabre, Sabiani, et les comités locaux constitués par Almira et Gaillard, font preuve de la plus grande activité. »[10]. José Almira et Edmond Gaillard en sont alors les principaux animateurs. L’orientation anti-PS d’Almira le conduit à se rapprocher des milieux syndicaux et d’extrême gauche. C’est ce qui explique la présence dans les réunions de Roubaud, dirigeant de la CGT.

 

Par ailleurs, des socialistes voulant redresser leur parti et non le quitter, vont créer à l’automne un comité de la 3ème Internationale au sein de la SFIO conçu comme une tendance classique de Parti. La réunion constitutive se déroule le 27 octobre 1920 en présence de 120 militants à l’appel de Flavien Veyren, secrétaire de la fédération socialiste. Celui-ci s’est, semble-t-il, résigné à rallier le Comité fin octobre.

 

Nous avons pu dénombrer 47 militants ayant appartenu au Comité de la 3ème Internationale mais ce chiffre apparaît bien en deçà de la réalité. Des militants très connus ou possédant des responsabilités de premier plan dans le mouvement ouvrier local témoignent d’une implantation parmi les cadres ouvriers : Roubaud, secrétaire départemental CGT ; Ismaël Audoye, fondateur de l’École Émancipée, revue du syndicat des instituteurs ; Auguste Gaillard, secrétaire général du syndicat des cheminots. Plusieurs conseillers municipaux (Sylvestre Cermolacce, Simon Sabiani, Paul Morucci), des conseillers généraux (Frédéric Corbani, Georges Fabre, Frédéric Latière) en font partie également. Jean Marestan, anarchiste et conférencier réputé, s’y rallie aussi. Toutes ces adhésions confirment l’aura importante du Comité et du lien qu’il a, à travers eux, avec les travailleurs. En 1921, Gabriel Péri affirmera que le Comité de la 3ème Internationale avait des adhérents dans treize villes des Bouches du Rhône et dans tous les quartiers de Marseille. Le Comité de la 3ème Internationale a servi de point de fixation pour un certain nombre de révolutionnaires.

 

Au plan national (comme au plan local), on note une décomposition rapide des formations anarchisantes. Le PC-Péricat se dissous en mars 1921, la FCS en mai comme conséquence d’une dislocation de leurs derniers groupes locaux et du ralliement de militants au Comité de la 3ème Internationale ou directement au jeune PC issu de Tours. De son coté, le Comité s’est renforcé de mois en mois pour atteindre sans doute les dix mille adhérents. Il sera majoritaire dans la direction nationale du jeune PC et à la tête de fédérations importantes (Nord, Pas-de-Calais, Seine, Seine-et-Oise…) Il a incarné le levier nécessaire pour construire un parti communiste de masses sans s’aventurer dans des logiques groupusculaires.

 

 

François FERRETTE
(article paru dans Promémo, revue téléchargeable ici : http://www.syllepse.net/syllepse_images/divers/promemo12-site.pdf. On comparera avec intérêt l'article ci-dessus avec celui de Frédéric Grossetti ici : http://www.syllepse.net/syllepse_images/divers/promemo3.pdf.)

 

Promémo est une mine d'informations sur le mouvement ouvrier dans les Bouches du Rhône. Ses revues sont en ligne ici : http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_83-Promemo.html

 

[1] Nous ne retenons dans notre réflexion que les forces politiques et mettons de coté les organisations (ARAC, Clarté…) qui participaient à l’élan révolutionnaire sans toutefois être en concurrence avec la SFIO sur le champ politique.

[2] Pierre Berthet, Les libertaires français face à la révolution bolchevique en 1919 autour de R. Péricat et du parti communiste, Maîtrise, Paris 4, 1991.

[3] Rapport n° 3546 du 10 juillet 1920

[4] Selon Frédéric Grossetti.

[5] AN, F7 13090.

[6] Préfecture de police de Paris, BA 1558.

[7] Le Populaire de Marseille, n°22, 07 juillet 1920.

[8] Cf. autobiographie de Gabriel Péri envoyée dans les années 1930 en Russie, aimablement communiquée par Claude Pennetier.

[9] Bibliothèque Marxiste de Paris, bobine n°1, Rapport Legott et Sokolovsa (écrit entre le 13 et 20 mai 1920).

[10] Jean Vaucoret, Un homme politique contesté, Simon Sabiani, thèse, Université de Provence, 1979.

Commenter cet article

Archives

Articles récents