Un espace historique sur le mouvement ouvrier

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socialisme, origines du communisme français, biographies


Fernand Loriot, le fondateur oublié du parti communiste L’Harmattan, 2012.

Publié par François Ferrette sur 16 Décembre 2012, 09:22am

Catégories : #Notes de lectures

Fernand-Loriot3.jpgJulien Chuzeville consacre une biographie sur Fernand Loriot, le principal fondateur du parti communiste français. Pour cette seule raison, cette biographie est la bienvenue. Le sous titre indique d’emblée l’enjeu historico-politique, « le fondateur oublié du parti communiste ». Car il est vrai qu’il y a eu un oubli organisé par le parti communiste stalinisé pendant plusieurs décennies. Il est utile de rappeler que le Manuel d’histoire du PCF, publié en 1964 et commandé par la direction du Parti, ignorait jusqu’au nom de Fernand Loriot dans la galerie des fondateurs. En 1970, une timide reconnaissance du PCF allait se transformer en 1980, par le biais de l’historien Jacques Girault, en une réelle identification des protagonistes, sans oublier Boris Souvarine.

 

Car si « oubli » il y a, il est voulu et il faut en chercher les racines non dans des conflits de personnes mais dans les choix politiques au tournant de l’année 1924 puis du milieu des années 1930. Le PCF a pris des chemins qui ont pu apparaître comme des revirements à 180° pour les principaux fondateurs, d’où leur éloignement ou leur mise à l’écart.

 

Julien Chuzeville a mené l’enquête pour en savoir plus sur ce personnage étonnant qu’était Fernand Loriot. Né en 1870, il ne fait guère parler de lui avant 1915. Employé de banque puis instituteur, trésorier national de la fédération des instituteurs, élu en 1918 à la direction nationale de la  SFIO, la Section française de l’Internationale Ouvrière (le PS de l’époque), il s’engage pleinement dans la lutte pacifiste durant la guerre de 1914-18. De là, il rencontre Lénine et est convaincu de la nécessité d’un parti véritablement révolutionnaire en France et d’une Internationale de même type. Loriot n’est pas une poupée docile que les bolcheviques  manipulent à distance. Lorsque l’Internationale communiste est créée en mars 1919, il reçoit une correspondance lui enjoignant de constituer immédiatement un parti communiste. Mais il refuse de quitter le PS, préférant peser sur les socialistes et les gagner à sa cause. Sa tactique est la bonne et il sera à la tête du jeune PCF en 1921 avec plus de cent mille membres. Comparons ce chiffre avec les quelques centaines d’adhérents des groupes ultra gauche de l’époque. Mais l’évolution du parti bolchevique va influer sur le jeune PC français. Alors que Loriot s’est retiré de la vie politique et des responsabilités, il ré-intervient de temps en temps jusqu’en 1926. Par la suite, il ne reprend pas sa carte et va renouer avec le syndicalisme révolutionnaire, preuve d’une personnalité détachée de tout carriérisme.

 

Son poids politique se limite donc à la période 1915-1926. C’est un militant socialiste du rang, plutôt classique (au début du siècle, il est membre de la franc-maçonnerie, comme tout bon socialiste) dont la personnalité s’affirme dans la SFIO et passe ainsi d'un statut d'obscur adhérent à celui de dirigeant de premier plan. Etudier Loriot, c’est étudier le passage d’un militant de la marge à celui d’un personnage incontournable. Il n’y avait rien d’inéluctable à ce que ceux qui se croyaient légitimes dans la direction de la SFIO conservent leur influence sur les masses. Loriot en était la preuve vivante. Le plus intéressant tient évidemment dans le bilan qu’on peut tirer d’une expérience de ce type. C’est en effet une réelle prouesse politique que de passer de dirigeant d’un groupuscule pacifiste à la tête d’un parti de masse en peu d’années. Mais cet aspect n’est malheureusement peu évoqué car l’auteur se concentre sur les points négatifs qui vont faciliter la stalinisation du PC.

 

Julien Chuzeville s’interroge sur les raisons du glissement d’un parti que rien ne semblait porter vers le stalinisme (le droit de tendance y est notamment reconnu). Il estime que l’absence de formation marxiste est de loin à l’origine de la stalinisation et accuse les bolcheviques d’être non-marxistes. La création de l’Internationale communiste s’est donc faite sur un « malentendu », celle-ci ayant été avant tout propulsée par un Etat sur lequel le parti bolchevique exerçait sa dictature. Les fondateurs du PC désiraient un parti et une Internationale communiste et non être la filiale d’un Parti-Etat. Assurément, l’auteur s’inscrit dans la critique à la fois de Rosa Luxembourg sur les questions de démocratie, mais aussi des courants de gauche contre le capitalisme d’Etat que représenterait l’URSS. Pour Loriot, qui va au bout de ce raisonnement, ce n’est pas dans le bolchevisme que l’on doit chercher le marxisme, mais dans le syndicalisme révolutionnaire. D’où son intérêt après 1926 pour les amis de Monatte et de la Révolution prolétarienne. Logiquement, il sera favorable à l’indépendance syndicale, sera opposé à la forme-parti, etc. On pourra s’interroger sur ce qu’aurait été une organisation formée uniquement de marxistes, si ce n’aurait pas plutôt été un groupe de cadres, forcément restreint, plutôt qu’un parti de masse.

 

L’auteur a par ailleurs consacré un texte (annexe 3) sur les rythmes politiques et sur la scission socialiste, à Tours, de décembre 1920 qui a vu la naissance du PCF. Les communistes russes ont-ils été trop rapides dans la naissance de la IIIè Internationale ? N’ont-ils pas agi avec une certaine brutalité (télégramme de Zinoviev au congrès de Tours en 1920, exclusion des francs-maçons en 1922) dénuée de toute pédagogie en direction des socialistes ? Les causes de la scission de décembre 1920 ne sont-elles pas à rechercher aussi dans les débats antérieurs à la guerre et qui ont, aussi, préparé le terrain de la rupture organisationnelle ? La scission de 1920 s’est-elle faite sur de bonnes bases ? Ne fallait-il pas intégrer le courant centriste (les longuettistes) et isoler la droite du parti socialiste ? Autant de questions qui incitent à revoir l’attitude des bolcheviques dans leur volonté de scission des partis socialistes dans chaque pays.

 

On aurait aimé une analyse plus fouillée sur ses positions exactes durant toutes ses années. Loriot semblait ainsi peu intéressé aux questions d’actualité et se focalisait sur des positions de principes. Il avait été critiqué pour cela en 1920 par Souvarine qui le trouvait trop abstrait. Il lui reprochait de ne pas faire de démonstration pédagogique, pratique, expliquant nettement la différence entre réformiste, centriste et révolutionnaire.

 

La trajectoire politique de Fernand Loriot embrasse une des périodes les plus riches et controversées qui font encore débat non seulement en ce qui concerne les interprétations historiques mais aussi parce que cela fait écho avec le temps présent. Les « temps courts » de l’histoire peuvent nous apporter bien plus que les « temps longs » sans profondeur historique. Pour cette raison, la biographie qui lui est consacrée est un stimulant pour ceux qui veulent réfléchir sur les origines du communisme français, son dévoiement et les points sur lesquels il faudra être attentif pour ne pas reproduire le passé.

 

François FERRETTE

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