Un espace historique sur le mouvement ouvrier

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socialisme, origines du communisme français, biographies


la véritable histoire du PCF (par Vincent Présumey)

Publié par archivescommunistes sur 28 Septembre 2011, 16:32pm

Catégories : #Notes de lectures

Image-2.pngLa véritable histoire du Parti Communiste Français est un livre de notre camarade François Ferrette, membre de la rédaction de MILITANT et du Conseil d’administration de notre association. Développant les recherches qu’il a effectuées voici quelques années dans le cadre d’un mémoire de maîtrise avec Claude Pennetier, François les met à profit dans ce petit livre pour le combat politique présent. Ce qui, il faut l’affirmer d’emblée, relève pleinement de la tache de l’historien. Tous le font, les meilleurs sont ceux qui ne s’en cachent pas.

 

Cet ouvrage contient trois parties.

La première résume et illustre par des exemples la thèse historique de François Ferrette : qu’en 1919-1920 le Comité français de la III° Internationale a regroupé diverses sensibilités du mouvement ouvrier, a attiré les jeunes et les « nés de la guerre » et est devenu un mouvement de masse, expliquant par lui-même le passage de la majorité du Parti socialiste SFIO au « communisme » lors du fameux Congrès de Tours.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, il s’agit là d’une découverte : toute l’histoire dominante soit l’avait passée sous silence, soit considérait que le Comité de la III° était resté groupusculaire ou confidentiel et ne pouvait être considéré que comme une sorte de préhistoire, de préface à la véritable histoire du Parti Communiste Français, qui ne commencerait qu’à Tours, donc. Hé bien non : la véritable histoire est antérieure, et ceci n’est pas sans enjeux très actuels. Voila qui justifie le titre, bien que par ailleurs l’ouvrage ne développe pas la suite de cette « véritable histoire ».

La seconde partie traite de l’histoire officielle, de l’historiographie, du PCF, telle qu’elle a fonctionné de la fin des années 1920 à aujourd’hui, avec ce caractère tronqué que critique François Ferrette et les conséquences, de plus en plus graves comme on va le voir, de cette ignorance des origines.

La troisième partie revient sur divers aspects de cette histoire pris à des moments divers et formant, comme le dit son titre, un « kaléidoscope ».

L’ensemble doit donc être tenu pour ce qu’il est : un essai, des plus stimulants, à la fois au plan politique et comme appel à la reprise de la recherche historique dans des domaines qui passaient à tort pour connus et balisés.

Je vais le parcourir ici en retenant les maillons de la démonstration qui me semblent essentiels. Nous pourrons alors mesurer l’importance des enjeux présents que met en valeur ce travail, et signaler quelques nuances ou pistes explicatives pour les discussions et les recherches à venir.

 

Ce que fut réellement le Comité de la III°.

 

Tout d’abord, il s’agit bien du Comité de la III° et non pas du Comité pour la III°, comme on le lit très souvent, et la différence n’est pas de pure forme : le « de » signifie que pour l’Internationale communiste, proclamée à Moscou en février 1919 et véritablement organisée à son second congrès en 1920, ce Comité est, avant le Congrès de Tours, sa représentation française, sa « section ».

Formé à l’issue de la première guerre mondiale à partir de réseaux militants qui avaient combattu peu ou prou la politique d’union sacrée en période de guerre à travers divers regroupements - Comité pour la Reprise des Relations Internationales (CRRI), Comité de Défense Syndicalise (CDS), Comité de Défense du Socialisme International (CDSI) - le Comité de la III° associe des révolutionnaires ayant des histoires et des cultures différentes à l’origine, essentiellement socialistes pour les uns, syndicalistes pour les autres. Cette pluralité est essentielle, elle est ce qui lui permet d’intervenir à la fois dans le PS-SFIO, dans la CGT, et auprès de la masse non organisée et des jeunes qui affluent en même temps, à partir de 1919, au PS et à la CGT. Un courant « gauchiste » de culture anarchisante ne l’a pas compris et s’est séparé, proclamant prématurément un premier « PC » dés 1919 et se marginalisant.

S’il est vrai que le Comité de la III° a été lent au démarrage et intervient peu, jusqu’au début 1920, sur des questions immédiates de la lutte des classes et de la vie politique française, il est progressivement conduit à une intervention plus efficace et active, d’abord par le renfort du réseau de la Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de tradition syndicaliste révolutionnaire qu’animent notamment Pierre Monatte et Marcel Hasfeld, et de façon décisive par l’action d’un jeune militant et intellectuel, Boris Souvarine, qui pousse, voire force, le Comité à l’organisation, avec des résultats importants.

Dés février 1920 le courant pour la III°, lié au Comité, pèse assez dans le PS SFIO pour pousser celui-ci, à son congrès de Marseille, à quitter la « seconde » Internationale. Des manipulations de mandats, notamment dans le Pas-de-Calais, l’ont en outre minorisé artificiellement lors de ce congrès socialiste. Le choc causé par ces manœuvres est un autre facteur qui le pousse à l’organisation et à l’intervention et facilite le rôle de Boris Souvarine.

Suite à la répression consécutive à la grève des cheminots de mai 1920, vaincue parce que la direction de la CGT n’a pas voulu la généraliser, les principaux animateurs du Comité, Souvarine, Monatte et Loriot, inculpés pour « complot », sont emprisonnés à la Santé. Par ailleurs, point que François ne signale pas car son travail est un zoom sur l’action militante du Comité en France, Alfred Rosmer se trouve à Moscou et trois militants d’origine libertaire envoyés en Russie rouge par le Comité, Vergeat, Lepetit et Lefebvre, meurent tragiquement noyés dans l’Arctique à leur retour, car la flotte anglaise dans la Baltique les avait contraints à ce détour dangereux. Ces circonstances ont contribué à donner plus d’importance relative au voyage de Moscou de deux dirigeants du PS SFIO, l’ancien socialiste de guerre et d’union sacrée Marcel Cachin, et le dirigeant « centriste » du parti, jusque là pacifiste et wilsonien, Louis-Oscar Frossard, qui, dépassant leur mandat initial, s’y prononcent pour l’adhésion à la III°.

A partir de là le rapprochement entre le Comité pour la III° et la majorité du « centre » du PS, isolant l’ « aile droite du centre «  (Jean Longuet, Paul Faure), s’opère et rend par avance irréversible ce qui sera le résultat bien connu du congrès de Tours, l’adhésion du PS à la III° qui conduira à sa transformation en PC-SFIC (et non pas encore en PCF, notons-le au passage ! ).

François explique bien que le rapprochement entre « centristes » du PS et Comité de la III° se fait sur les positions de ce dernier, précisant au passage que les textes principaux sont rédigés ou inspirés par Loriot et Souvarine depuis la prison de la Santé où ils reçoivent beaucoup de visites pendant la journée. De sorte qu’à la veille de Tours, nous avons ce résultat essentiel, ce moment historique à ce jour unique : les révolutionnaires, qui ne sont pas du tout monolithiques, sont majoritaires dans le mouvement ouvrier français.

Sans sous-estimer l’importance du ralliement de Cachin et Frossard, François Ferrette montre que ce résultat est impossible à comprendre en dehors de l’action du Comité de la III°. Dans l’histoire officielle et dominante du PC, le « courant communiste » provient du basculement vers la gauche et vers Moscou de la majorité « centriste » du PS SFIO, incarné par ces deux personnages, et le rôle des révolutionnaires (de formation syndicaliste, socialiste ou anarchiste) passe donc à la trappe. Dans la tradition communiste est ainsi valorisé le personnage de Cachin, ce socialiste d’union sacrée qui suivra plus tard Staline, une figure typiquement française. Chez un auteur comme Ducoulombier est valorisé la figure de Frossard, qui refusera d’aller trop à gauche et quittera le parti fin 1922 pour devenir un socialiste de plus en plus droitier par la suite. Dans les deux cas l’action des militants initialement révolutionnaires disparaît comme par hasard. Souvent ceux-ci, d’ailleurs, se sont par la suite opposés au stalinisme et ont été éloignés du parti.

Cette action réelle, François Ferrette la montre par plusieurs exemples de terrain, notamment dans le Nord à Hellemmes et dans le Pas-de-Calais à Hénin-Beaumont, ainsi qu’à Marseille, Lyon ou Bordeaux, décrivant le cadre et les lieux de ce mouvement réel. Ce sont là les éléments décisifs de son travail, car c’est cette percée sur le terrain, parfois massive localement dés fin 1919, qui a construit le rapport de force et le climat général de l’année 1920 où la masse des militants ouvriers français et des jeunes qui entrent dans la lutte se veulent « communistes ».

 

L’avortement de l’action révolutionnaire.

 

En même temps, les limites politiques de cette première période qui donne son espace politique au Parti Communiste en France, qu’il occupera par la suite pour le meilleur ou pour le pire, ressortent nettement dans le chapitre 1 de la troisième partie de ce petit livre.

« Il n’existe aucun texte, document ou tract, appelant à la démission du gouvernement en 1919 ou en 1920. La question du pouvoir n’est jamais concrètement posée alors que les mouvements de grèves sont nombreux, exprimant un très fort mécontentement. »

L’approche est propagandiste et elle semble porter sur l’avenir immédiat dans la mesure où elle se réfère à une immense réalité récente, la révolution russe, mais elle ne permet pas de construire une stratégie politique préparant l’affrontement général et central de la classe ouvrière et des exploités avec le pouvoir. Cela s’exprime au sujet de la question brûlante du traité de Versailles, sur lequel les révolutionnaires, au-delà de la dénonciation et de l’analyse critique, n’ont pas de mots d’ordre alternatifs à la position en fait pro-impérialiste de la majorité de la SFIO (soutien à la Société des Nations et révision démocratique des traités), cela jusqu’à l’adoption du mot d’ordre d’abrogation du traité, seulement en 1923. Cela s’illustre encore dans la représentation que l’on se fait en France des soviets, très nébuleuse et qui les assimile souvent, soit à des syndicats, soit à des conseils municipaux plus ou moins « révolutionnés ». Ou encore dans l’absence de programme concret du parti naissant, qui dépasse un simple programme minimum cataloguant des revendications tout en ne se noyant pas dans l’abstraction du communisme supposé réalisé, qui permettrait donc une vraie médiation du mouvement réel vers la lutte révolutionnaire pour le pouvoir.

Toutes ces limites sont au demeurant fort explicables par l’histoire du mouvement ouvrier français. Autant que leur présence, le courant révolutionnaire du Comité pour la III° se caractérise à mon avis par la germination des discussions et des conditions de leur dépassement. L’élaboration de la politique du front unique ouvrier et du combat pour des gouvernements « ouvriers et paysans », par l’Internationale Communiste avec la participation du jeune PC français, en 1921-1922, allait dans ce sens. Elle avançait vers des réponses pratiques aux questions posées par la commission d’étude du Comité de la III° fin avril 1920, sous l’impulsion surtout de Boris Souvarine :

« … le rôle des communistes dans les syndicats ; les attributs respectifs des syndicats et des conseils ouvriers ; le parlementarisme ; la socialisation agraire dans une contrée de petite propriété ; la forme d’action de la dictature du prolétariat, les modes d’action révolutionnaires. »

L’affinement de la pointe, de l’arme révolutionnaire, et l’adaptation aux réalités françaises allaient de pair. Cette évolution a avorté, en France et dans toute l’Europe, avec la « bolchevisation » de l’Internationale. La rupture de fait avec la politique de front unique va de pair avec la mise à mort du débat démocratique dans le parti, dés 1924, en relation avec l’interdiction de critiquer la direction soviétique de Staline, Zinoviev et Kamenev alors ligués contre Trotsky. Sous le nom de « front unique », des responsables communistes pouvaient mettre le fait de « plumer la volaille socialiste », selon l’expression calamiteuse du secrétaire du parti à l’époque, Albert Treint, aussi bien que des alliances locales avec les radicaux comme au temps du socialisme jaurésien d’avant 1914.

Ajoutons que simultanément, les positions révolutionnaires, majoritaires dans le mouvement ouvrier français dans la première partie des années 1920, ne débouchant par sur l’efficacité concrète, recommencent à reculer et que le PC, issue de la large majorité socialiste de Tours, devient vers 1930 un petit appareil agressif, alors « gauchiste », et replié sur lui-même et sur la sélection de « cadres » dociles. La stalinisation, dont la « bolchevisation » zinoviétiste avait été l’antichambre, a commencé.

 

* * *

 

En somme, ressort de l’essai de François la représentation suivante de l’histoire véritable des débuts du PC : le Comité de la III° conquiert, malgré ses limites, les masses et la majorité du PS SFIO en 1919-1920, mais son évolution vers un parti révolutionnaire français pleinement efficace avorte et aboutit vers 1930 à un autre type de parti, ne représentant plus par ailleurs la majorité  du prolétariat - un parti stalinien.

Cette représentation s’oppose frontalement aux schémas historiographiques ayant dominé au XX° siècle dans les rangs du PCF, dans l’université et, ce qui est plus surprenant, parmi les trotskystes eux-mêmes. Ici, l’histoire, y compris bien entendu l’histoire académique universitaire drapée dans sa fausse objectivité, apparaît clairement comme un enjeu et un acteur de la lutte des classes. De la lutte des classes, car, à travers la réappropriation de notre passé, c’est de notre armement pour la lutte aujourd’hui dont il est question.

 

L’histoire existante : le PCF.

 

Les chapitres 1 à 3 de la seconde partie du livre parcourent l’historiographie du PCF sur lui-même et ses mythes. La mémoire de ce qui s’est réellement passé en 1919-1920 est occultée dés 1930, que ce soit dans les récits de dirigeants issus du centre de la SFIO, assez nombreux à s’être plus ou moins adaptés à l’appareil stalinien et à y avoir tous comptes faits passé le restant de leur vie, comme le futur maire de Montreuil Daniel Renoult qui gomme, sans doute en toute bonne foi, le rôle du Comité. Toutefois cette mémoire n’est pas toujours parfaitement adaptable aux intérêts de l’appareil dirigeant, qui l’intégrera en faisant de Marcel Cachin une sorte d’icône des origines, ouvrant la voie au récit triomphal de Maurice Thorez « fils du peuple ».

Les « certitudes » prennent fin dans les années 1970 et de véritables historiens membres du PCF se mettent alors au travail. Toutefois, la réédition critique de tous les textes de congrès, annoncée, s’est significativement arrêtée à son tout début, celle du congrès de Tours en 1980. La période « mutante » de Robert Hue dans les années 1990, en voulant dépasser Tours ou revenir en arrière, n’apporte rien à la mémoire historique vivante. François Ferrette semble penser que depuis la victoire du « Non » de gauche au référendum de 2005 et avec le Front de gauche, une histoire à la fois scientifique, comme celle qui a repris vie dans les années 1970, et assumant le passé révolutionnaire des origines pour renouer avec lui, est possible pour le PCF, et son essai apparaît donc comme un appel à entreprendre cette tache tout en la commençant.

 

L’histoire existante : l’Université.

 

Cependant, à côté de l’histoire du PCF par et dans le PCF, s’est constituée, s’est instituée, une histoire académique officielle qui lui est extérieure et qui a entrepris de vrais travaux scientifiques dés les années 1960. J’ajouterai que ces universitaires là sont des anciens du PCF, des anciens staliniens donc, devenus libéraux ou droitiers et pontes de la faculté. Leur figure emblématique est Annie Kriegel, qui dirigeait les assauts des nervis staliniens contre les meetings trotskystes et syndicaux de soutien à la Yougoslavie en 1950, et qui officia en potentat universitaire inamovible adoubée par le Figaro des décennies durant, sur la base d’un travail, à vrai dire bel et bien fondamental, sa thèse de 1964 intitulée Aux origines du communisme français.

Rappelons en ici l’argument principal, qui ne manque pas d’intérêt. Selon Annie Kriegel, le mouvement ouvrier français au sortir de la guerre de 14-18 a soif d’action et va tenter le changement par la méthode socialiste des élections fin 1919 puis par la méthode syndicaliste de la grève générale avec le mouvement des cheminots au printemps 1920. C’est le double échec des deux voies traditionnelles qui pousse les secteurs militants, non seulement les jeunes mais souvent des branches fort traditionnelles du mouvement syndical ou socialiste, a tenter le choix de Moscou qui triomphe au congrès de Tours, accouchant d’un parti se voulant révolutionnaire alors même que les situations révolutionnaires françaises possibles sont passées. Cette construction liquide de fait toute possibilité au Comité de la III° d’avoir joué un rôle autre que symbolique, et a conséquemment bridé pendant longtemps les recherches sérieuses sur son implantation ; d’autre part, en présentant le ralliement à la solution « bolchevique » comme un pis-aller final pour des militants français en mal de révolution, elle ouvre la voie à la théorie de la « greffe » étrangère qu’aurait été le bolchevisme, assimilé au stalinisme, sur le mouvement ouvrier français.

Cette assimilation était le point commun à l’histoire universitaire conçue dans la foulée d’A. Kriegel et à l’histoire du PCF par lui-même. Néanmoins, la version « Kriegel » faisait remonter la greffe à 1920 et permettait, à travers ce prisme déformant, des travaux sur cette période, alors que la version « PCF » effaçait les particularités des dix premières années dans le mythe d’une continuité incarnée par … Marcel Cachin.

Après 1989, l’histoire universitaire française verse dans l’idéologie du « totalitarisme », diabolisant tout ce qui s’appelle communisme en y voyant le Mal radical, « le code génétique léniniste-bolchevique », écrit Courtois, chose assez remarquable pour qui prétend au titre d‘historien, et désir à peine voilé d‘extermination des porteurs du dit « code génétique » assez remarquable aussi pour qui se pose en juge des horreurs du Goulag. Mais le mal reste, et devient même plus encore, une « greffe » extérieure chez ces auteurs tels que Furet, Courtois ou Lazar. C’est pourquoi, à juste titre, François Ferrette accorde une importance significative au livre de Romain Ducoulombier, Camarades ! La naissance du parti communiste en France, paru en 2010 chez Perrin.

Cet auteur en effet, voit dans le communisme l’incarnation du démon « totalitaire » comme ses prédécesseurs, mais, poussant la recherche sur les années 1920 et 1914-1920, il ne veut pas que celui-ci - nous voulons parler du démon - soit extérieur au mouvement ouvrier français. Sa thèse est donc que la tendance antidémocratique, falsificatrice, totalitaire, était présente dans le Comité de la III°, qui après être passé au second plan dans toutes les versions précédentes de l’histoire de la naissance du parti communiste, devient chez lui la matrice de Satan. Romain Ducoulombier est un drôle d’historien, mais, du point de vue des intérêts politiques du capital, il est intelligent.

Car si le mal est seulement stalinien, ou seulement russe, il est donc passé. Tandis que s’il s’agit de la tradition ouvrière elle-même qui, dans ses aspects socialiste et syndicaliste, est porteuse du « Goulag » et du reste, alors il est toujours là et doit être terrassé. Notre histoire académique et universitaire dominante semble bien guidée  par un sûr instinct de classe !

Il n’en va pas de même de ceux qui pourraient lui répondre depuis le mouvement ouvrier. François Ferrette déplore le peu de réaction à la parution de la théorie de Ducoulombier, et relève même, sommet de l’incompétence irresponsable et invertébrée, la reprise de certaines de ses théories dans … le journal du NPA, Tout est à nous !

 

Les trotskystes et la mémoire du Comité de la III°.

 

Il se trouve que l’historiographie trotskyste elle-même ne pense sa propre histoire en France et avec elle celle du PCF comme d’ailleurs du reste du mouvement ouvrier, qu’à partir de 1930. Le très intéressant chapitre 3 de la troisième partie du livre de François l’explique par le fait que les fondateurs du trotskysme français, précisément cette année là, sont issus non pas des débuts révolutionnaires du PC mais de sa « bolchevisation » zinoviéviste, Albert Treint lui-même faisant un passage parmi eux d’ailleurs. Deux militants font exception par leur ancienneté, Alfred Rosmer d’une part, mais après avoir joué un rôle énorme en peu de temps il prend ses distances très vite, laissant le champ libre au second militant, plus jeune, mais qui s’est engagé dans la bataille à l’époque du Comité de la III° : Raymond Molinier, cas individuel particulier à certains égards, mais dont les particularités peuvent être lues, justement, comme une forme très poussée de « zinoviévisme », pratique militante se voulant certes, très sincèrement, révolutionnaire, mais avec des méthodes bureaucratiques. Pierre Frank, figure tutélaire de la Ligue et de sa tradition politique, et Pierre Lambert, figure tutélaire du courant que l’on a surnommé de son nom, « lambertiste », sont tous deux des militants formés à cette école, qui n’est pas exactement la même que celle de Trotsky. Le « moliniérisme », « forme particulière que prit le trotskysme en France », aurait donc lui aussi, comme le PCF du XX° siècle, gommé de la mémoire militante le moment clef du Comité de la III°, quand les révolutionnaires conquirent la majorité du mouvement ouvrier …

 

Quelques remarques.

 

Bien entendu de nombreuses nuances et approfondissements méritent d’être apportés à cette esquisse. Concernant l’historiographie, il faudrait à mon avis insister plus sur l’apport (que François mentionne) de Pierre Broué (historien trotskyste) et, d’ailleurs assez proche de lui quand aux apports factuels, des historiens sortis de la matrice syndicaliste révolutionnaire ayant travaillé sur cette période (Colette Chambelland, Jean Maitron), cela pour dire que les faits que François apporte sur le Comité de la III° ne sont pas entièrement nouveaux, hormis ses recherches locales d’une grande importance, mais que ce qui est ici nouveau est l’éclairage, l’interprétation.

Les rapports avec les syndicats, prudemment laissés de côté ici dans cet essai introductif, sont d’ailleurs au cœur des problèmes posés tant dans la naissance du PC en 1920 que dans celle du trotskysme et du « moliniérisme » en 1930.

Une chose encore.

Il reste à affiner l’analyse du « zinoviévisme » - dont la critique dans notre histoire doit justement beaucoup à Pierre Broué. Lorsqu’il en traite en tant que tel, p.p. 171-174, François l’analyse essentiellement comme le fait de mettre en première ligne les questions d’organisation et explique ainsi l’opposition publique et frontale de Zinoviev à l’insurrection d’octobre 17, car le parti n’aurait pas été selon lui assez préparé. Il me semble que sa position de 1917 peut s’expliquer suffisamment par le conservatisme théorique et politique, pour lequel, de manière tout à fait « orthodoxe » selon les canons de l’époque, « la Russie n’était pas mûre ».

Le culte de l’appareil et de l’organisation chez Zinoviev (tout à fait capable sur cette base de préconiser des putschs, offensives et grèves pas du tout bien préparés ! ) est un phénomène postérieur, qui, s’il véhicule peut-être, c’est à voir, des traces de la culture des « vieux bolcheviks » d’avant guerre, s’explique surtout par le développement, justement, de l’appareil bolchevique et soviétique une fois les bolcheviks au pouvoir. Zinoviev en somme, c’est encore la révolution, mais c’est déjà la bureaucratie.

 

Actualité du combat du comité pour la III° : actualité de la révolution !

 

Notre histoire est un tout. Elle ne passe pas que par le PC, y compris en y associant les courants trotskystes voire maoïstes et ultra-gauches. Le syndicalisme et le socialisme au sens large en font aussi partie. Mais il est vrai que le PC existe, non pas seulement en raison de la projection française d’un appareil international, mais en raison d’une place politique occupée en 1920, lorsque pour la seule et unique fois les révolutionnaires furent franchement majoritaires dans les expressions organisées de la classe ouvrière en France (en laissant de côté ici les époques anciennes comme celle de la Première Internationale où les révolutionnaires furent parfois majoritaires, mais où le gros de la classe ouvrière n’était pas du tout organisé). S’il n’était que la projection d’un appareil international, il aurait disparu avec celui-ci, éclatant entre des sectes bureaucratiques et des secteurs socio-libéraux, comme cela a pu se produire ailleurs. Pour les communistes sincères aujourd’hui, mais en fait pour tous les militants ouvriers voulant être fidèles à leur classe, les leçons de l’expérience du Comité de la III° sont très importantes.

Leçons positives, victorieuses : par le pluralisme associé à une ferme bataille politique, ce Comité a gagné la majorité dans les rangs.

Leçons aussi de ses limites : en tardant à poser la question du pouvoir et de l’unité pour résister et en découdre, il a perdu un temps qui, pour d’autres raisons, ne sera par la suite jamais rattrapé.

A l’heure où nous participons à un Comité pour la Cinquième et où nous affirmons la présence révolutionnaire et unitaire dans le Front de gauche, ces leçons tombent à pic.

VP, le 26/09/11.

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