Un espace historique sur le mouvement ouvrier

Un espace historique sur le mouvement ouvrier

socialisme, origines du communisme français, biographies


"L’Action socialiste", une tendance de droite dans la SFIO en 1916-1918

Publié par ehmo sur 11 Mai 2013, 20:21pm

Catégories : #contributions à l'histoire du mouvement ouvrier

ASLa SFIO a connu dès ses premières années des regroupements internes mais c'est la "Grande Guerre" qui va accélérer les processus de rassemblements des socialistes par affinités.

 

S’il est vrai que les « socialistes de guerre », pour désigner les militants qui défendaient le vote des crédits de guerre et la participation ministérielle, contrôlaient les instances, les orateurs, le groupe parlementaire, il n’en demeure pas moins que l’érosion de la majorité en faveur de la minorité incitait les premiers à s’organiser en dehors des instances pour défendre leur point de vue. Une publication nait ainsi en septembre 1916. Cette date ne doit rien au hasard. Le 1er mai 1916 voit la naissance du Populaire à Limoges qui défend un pacifisme modéré. Le 1er août 1916, Paul Faure, un des animateurs du Populaire, propose le changement de nom des Amis du Populaire, groupe de soutien au journal, en Comité pour la Défense du Socialisme International. Il s’agit de la création d’une tendance pacifiste interne à la SFIO. Cette tendance elle-même est née parce que certains dirigeants socialistes ne voulaient pas laisser le pacifisme au regroupement plus radical constitué en janvier 1916, le Comité pour la Reprise des relations internationales, avec lequel les pacifistes modérés sont en désaccords. Comme souvent, la création d'une tendance enclenchait la naissance d'une ou plusieurs autres tendances. 

 

 

Le courant majoritaire publie un hebdomadaire parallèlement à l’Humanité. Ce journal de tendance, l’Action socialiste nationale et internationale, paraît de septembre 1916 à décembre 1917. En novembre 1916, les abonnements passent de 664 abonnés à 950 en moins d’un mois. La vente reste stable, autour de 1200.

 

Le fonctionnement du journal est assuré par cinq militants : Suzanne Gibault (trésorière), Edmond Soutif, Mathilde  Breuil, Eugène Grenier et un certain Baylot.

 

Le comité de rédaction est composé de Paul Aubriot (1), Claude Billot (2) , Mathilde Breuil (3), Frédéric Brunet (4), Marcel Cachin (5), Dr Doizy (6), Fabra Ribas (7), Eugène Grenier (8), Jean Lebas (9), Arthur Levasseur (10), Jules Nadi (11), Henri Prété (12), Paul Ramadier (13), Jean-baptiste Séverac (14), Edmond Soutif (15), Alexandre Varenne (16), Alexandre Veber (17),Bracke (18).

 

Neuf d’entre eux sont députés, un est maire, deux sont journalistes, quatre sont des cadres socialistes intermédiaires et deux n’ont pas de biographies connues. Il faut ajouter  à ce groupe, la participation des députés comme Locquin, Marius Moutet, Théo-Bretin ou encore de Zyromski.

 

L’hebdomadaire s’appuie sur un groupe parisien des Amis de l’Action socialiste qui n’essaime pas dans le reste de la France hormis la Gironde en mars 1917. Ce groupe de province est pris en exemple pour intensifier la propagande mais cela ne semble pas avoir porté ses fruits. L’Action socialiste ne mentionne pas d’autres groupes par la suite. On note tout de même des tentatives sans lendemain au Pré St Gervais où deux socialistes majoritaires ont organisé une réunion dans leur localité et ont réalisé 35 abonnements.

 

Cependant, une attention est portée sur le caractère organisé de cette tendance. Le groupe des Amis de l’Action socialiste se réunit régulièrement, des adhésions (avec des cartes ? on ne le sait pas) sont annoncées en Gironde, dans les Landes, en Indre, en Saône et Loire, Haute-Garonne… Des listes de souscription sont lancées sur lesquelles on retrouve des noms comme Henri Sellier, Léon Blum, Noël Hardy, Zyromski…

 

L’administration du journal primitivement assurée par P. Bonnet est reprise en novembre 1916 par Edmond Soutif. Son parcours politique est d’ailleurs curieux puisqu’il a rédigé des articles anti-zimmerwaldien virulent dans l’Action socialiste pour devenir responsable communiste de la fédération de la Seine en 1921-22.

 

Des lecteurs interrogent à l’automne 1916 les animateurs de l’hebdomadaire pour savoir s’ils vont proposer des résolutions au congrès national qui se tiendra du 24 au 29 décembre 1916 à Paris. Début décembre, l’Action socialiste évoque « nos projets de résolution », marquant ainsi sa volonté de tendance majoritaire qui intervient et non seulement un organe alimentant les militants en arguments pour contrer les minoritaires. A l’issue du congrès, l’Action socialiste prend conscience des progrès des minoritaires, un article intitulé « Serrons les rangs » parle de la nécessité des majoritaires d’avoir une organisation méthodique pour y faire face. Une commission de propagande, qui comprend Lavaud, Cheradame, Lévy, Prété, Dormy, Vialle, Aulagnier, Soutif et Grenier, est désignée à la fin d’une réunion du Groupe des Amis de l’Action socialiste. Un compte rendu de la réunion des Amis de l’Action socialiste du 20 mars annoncé l’élection d’une commission administrative de 8 membres qui aura pour but de contrôler l’hebdomadaire, de le propager à Paris et en province, d’assurer le suivi des abonnements. Il prend des dispositions en vue du renouvellement de la Commission Exécutive de la fédération de la Seine en arrêtant une liste de 24 noms.

 

L’Action socialiste est d’abord dirigée contre les minoritaires pacifistes et particulièrement contre les zimmerwaldiens (du nom de la première conférence socialiste internationale tenue en Suisse à Zimmerwald du 5 au 8 septembre 1915 suivi d’une seconde à Kienthal en avril 1916). Les propos tenus dans l’Action socialiste sont très virulents à leur encontre, les appels aux sanctions, les astuces réglementaires pour leur interdire l’expression et le vote dans les réunions, à leur exclusion sont renouvelés d’article en article. Mais rien n’y fait, les zimmerwaldiens font bloc avec le courant modéré représenté par Jean Longuet.

 

L’Action socialiste ne parvient pas à coaliser autour d’elle suffisamment de forces pour grandir, « nous sommes obligés de réduire le service du journal » dit-il le 18 avril 1917. Les souscriptions se suivent (Cachin, notamment, verse alors 20 francs) mais peinent à donner au journal les moyens de vivre. A partir de mai puis régulièrement à partir de juin 1917, le journal change son rythme de parution : « Pour des raisons d’économie nous ne paraîtrons que tous les 15 jours. » (n° 37, 11 juillet 1917). Mais rapidement l’essoufflement devient patent et en août, l’Action socialiste passe l’information : « L’interruption de la publication régulière de l’Action socialiste a correspondu à un moment de défaillance dans la pensée et dans l’activité du parti socialiste. Ce moment de défaillance a été marqué par une sorte d’envahissement des idées minoritaires ; mais des digues ont été élevées et le flot de renoncement ne passera pas plus avant. La réapparition de l’Action socialiste signifie que nous ne voulons pas que notre parti finisse dans l’abdication et l’abaissement. Elle signifie non seulement que nous voulons agir mais que nous avons agi et que nous agissons. Dans l’heure présente, l’action n’a et ne peut avoir qu’un sens, l’action dans la guerre qui nous a été imposée. »

 

Les socialistes qui demeurent majoritaires font des appels à l’unité avec les pacifistes modérés et leur proposent des terrains d’entente politique. « Cette unité d’action dépend de l’abandon de controverses irritantes… mais nos minoritaires (c’est à eux tous, à l’exclusion des kienthaliens que nous nous adressons) sont-ils disposés à y renoncer aussi ? » Mais les radicaux doivent être rejetés de cette unité. Les majoritaires n’entendent pas se laisser faire et vont organiser une propagande plus méthodique, dans la mesure de leurs moyens. « On peut écrire au secrétariat des Amis pour s’entendre avec lui pour des conférences. En effet, Bracke, Levasseur, Lebas, Séverac, Prété, Soutif, et quelques autres ont bien voulu accepter des délégations à ce sujet. » annonce l’Action socialiste le 2 mai 1917.

 

Marcel Cachin écrit pour la dernière fois dans l’Action socialiste le 14 février bien qu’il soit parmi les rédacteurs jusqu’au 05 septembre 1917. Ce député s’est éloigné de l’Action socialiste qui combattait la conférence internationale de Stockholm en 1917, au contraire  de Cachin. Ce dernier militait depuis quelque temps à l’unité à travers des positions conciliatrices avec les longuettistes. Au Conseil national de la SFIO des 27 et 28 mai, Marcel Cachin, de retour de Russie, apporte les bases politiques proposées par leurs homologues russes. Si le CN adopte un soutien à une initiative internationale à Stockholm, les minoritaires y voient une progression de leurs idées dans le Parti. Les majoritaires se sont alors divisés et l’Action socialiste peine à expliquer que ce sont encore leurs idées qui dominent. L’Action socialiste constate amèrement que la majorité se fissure, que les militants prennent leur distance dans un parti où la confusion des idées est de plus en plus forte. En août, elle constate amèrement qu’il faut « reprendre la propagande presque abandonnée par eux (les majoritaires, FF) depuis le CN » (19)

 

Le départ d’Albert Thomas de son poste de ministre sera salué par l’Action socialiste : « L’histoire enregistrera le bel effort de Thomas produisant des munitions… » La participation ministérielle d’Albert Thomas prend fin le 8 septembre 1917.

 

Les volontés unitaires ne fonctionnant pas, il est décidé de former une Commission chargée de suivre les événements et présenter des projets de résolution aux instances nationales du parti socialiste. La commission est composée de Bourgin, Jégou (20) , Dormy, Grenier, Lebas, Levasseur, Rossignol et Soutif. C’est à ce moment là que Léon Blum verse 50 francs à la souscription. Dans ce même mois, le journal est vendu en kiosque alors que, jusque là, sa diffusion était interne à la SFIO.

 

Des annonces optimistes prévoient rapidement le passage de l’Action socialiste de quatre à huit pages puis cet objectif est repoussé au mois de janvier 1918. Les événements russes sont traduits par le journal comme une régression, Lénine et ses disciples « ne représentent pas la Russie pensante », Lénine est qualifié de « dictateur rouge ».

 

L’ultime numéro de l’Action socialiste est publié le 2 janvier 1918. Mais ses animateurs reçoivent un soutien inattendu : « Une délégation de socialistes belges est venue proposer aux majoritaires français d’avoir un journal commun. ‘Voulez vous que nous envisagions la possibilité de regrouper autour du nouvel organe les camarades de l’Action socialiste et des camarades du POB ?’ Consulté immédiatement le groupe des Amis de l’Action socialiste a accepté avec empressement… » Le Droit des peuples remplace donc dans la foulée l’Action socialiste, la direction politique est assurée par Louis de Brouckère, l’administration générale par Louis Volkaert et le secrétariat de la rédaction par Eugène Grenier, qui l’assurait auparavant pour l’Action socialiste. Si l’Action socialiste disparaît, il va sans dire qu’il ne saurait en être de même du groupe de militants qui s’est créé en même temps que ce journal et qui s’est donné pour mission d’intensifier et de coordonner les efforts de propagande de la majorité. « Ce groupe dont l’existence demeure aussi nécessaire que jamais changera simplement de dénomination. Il portera désormais le titre de Groupe d’Action socialiste nationale et internationale. Il continuera de se réunir autant que les circonstances l’exigeront. On trouvera dans le Droit des peuples les convocations le concernant. »

 

Comme souvent, les envolées optimistes ne sont pas suivies d’effet. Il n’y aura guère d’appel à tenir des réunions durant la brève vie du nouveau journal. On apprend dans le numéro 3 de février 1918, qu’une résolution est présentée par le Groupe d’Action socialiste nationale et internationale en vue du CN de la SFIO et du conseil fédéral de la Seine. Puis, une seule référence à une action concertée aura lieu en août. Mais en juin 1918, un article d’Eugène Grenier justifie  le renoncement au regroupement majoritaire tant que les idées ne sont pas précisées. Les ex-majoritaires ne se réunissent qu’en vue de la préparation des instances nationales du parti socialiste. « Les événements ont montré qu’il est plus que nécessaire que jamais de poursuivre l’action majoritaire si fâcheusement suspendue il y a quelques mois…. Nous reprendrons donc la bataille  majoritaire… Voici le projet de résolution… Ce projet pourrait servir de base à une action soutenue … en vue du congrès prochain. » Le projet est signé Albert Thomas, Constans, Poisson, Lévy, Grenier, Soutif, Gibaud, Laudier, Paoletti…

 

Le 30 août 1918, la jonction avec d’autres socialistes de guerre est fait. Un appel signé de Bracke, Guesde, Albert Thomas, Dubreuilh et Renaudel exhortent leurs partisans à poursuivre l’action. Mais la décomposition de la tendance de droite dans la SFIO affaiblit Le droit des peuples qui arrête sa publication après 45 numéros le 22 novembre 1918. Les socialistes belges vont alors se concentrer sur leur propre parti, le POB, en lançant le Peuple.

 

Sur le fond, la tendance l’Action socialiste, n’a jamais eu un véritable écho bien qu’étant issue de la majorité politique, ce qui est un paradoxe. En fait, elle n’avait pas d’assise de masse, les cadres intermédiaires étaient peu impliqués et c’était surtout les députés et des socialistes très proches des sommets de l’Etat qui intervenaient dans les colonnes et son organisation.

 

Les lieux de sociabilité de la majorité, issue du choix d’août 1914 de soutien à l’union sacrée, se sont érodés assez rapidement. Il faut souligner que cette majorité qui décida de défendre l’union sacrée était elle-même issue de courants historiques différents : guesdistes, allemanistes, jaurésiens… C’était donc une majorité de circonstance en août 1914, sans doute cimentée par un passé trop récent pour faire bloc.

 

Même si elle avait été confortée par une longue pratique commune, le contexte général (hécatombes parmi les troupes françaises, grèves en hausse dans le pays, révolution russe de février 1917, meilleure organisation des minorités dans la SFIO…) explique largement la décomposition de la tendance de droite organisée par l’Action socialiste.

 

Cette tendance de droite, nationaliste, se dissoudra en peu de temps. La majorité qui dirige la SFIO en 1914 est en réalité un bloc hétérogène. Certains socialistes choisiront de se constituer en tendance, d’autres s’isoleront ou se regrouperont autour de personnalités. Les débats impulsés par les pacifistes auront raison de l'unité de façade de la majorité. Mais des lambeaux de leur courant se manifesteront dans des journaux en 1918 avec La France libre, le droit des peuples et quelques autres dans les rangs des reconstructeurs. On en retrouvera certains dans la droite de la SFIO après la scission de Tours autour de la Vie socialiste et Pierre Renaudel. Enfin, les plus chevillés à leurs convictions nationalistes se retrouveront dans les années 1930 dans le courant néo-socialiste avec Marcel Déat. Mais, fait important pour ceux dont nous connaissons la trajectoire politique, ils ne verseront pas dans l’extrême droite vichyste comme si l'empreinte socialiste avait surdéterminé leurs choix ultérieurs.

 

 

François FERRETTE

 

 

 

[1] Député de la Seine, Paul Aubriot est membre de la Commission du budget. Il rapporta en 1915 et 1916 le budget du génie et, en 1917 et 1918, celui de l’aviation. (Source : dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Maitron)

[2] Inconnu au Maitron.

[3] Inconnue au Maitron. Michel Dreyfus l’évoque dans L’antisémitisme à gauche Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours (Paris, La Découverte, 2009) : « En 1918, une certaine Mathilde Breuil, se prononcera en faveur de ‘notre race’, car elle craindra que dans un proche avenir il n’y ait plus en France ‘qu’une race de métis, mélange incohérent de qualités propres à d’autres peuples et de qualité particulières au nôtre’ ».

[4] Député de la Seine.

[5] Député de la Seine.

[6] Député des Ardennes.

[7] Fabra Ribas, (1879-1958) journaliste, représentant du parti socialiste espagnol dans les instances de la IIè Internationale avant-guerre.

[8] Militant du Vè arrondissement de Paris, « professeur » selon une brochure de la CGT datant de 1923.

[9] Maire de Roubaix, membre de la direction nationale de la SFIO.

[10] Député de la Seine.

[11] Député de la Drôme

[12] Il fit partie de la commission de contrôle de la SFIO durant la guerre.

[13] Il était membre du cabinet personnel au ministère de l’Armement (1916-1917).

[14] Journaliste à l’Humanité, fondateur du mensuel L’Avenir.

[15] Membre de la commission exécutive de la fédération de la Seine.

[16] Député du Puy de Dôme

[17] Député de la Seine.

[18] Député de la Seine.
[19] L’Action socialiste, n° 40, 29 août 1917.

[20] Louis Jégou était le secrétaire de la section socialiste du XIIIè arrondissement de Paris. Son nom apparaît en 1921 dans le Bulletin communiste comme représentant du comité de la IIIè Internationale du XIIIè.

Commenter cet article

Archives

Articles récents