Un espace historique sur le mouvement ouvrier

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socialisme, origines du communisme français, biographies


Gabriel Péri, un homme politique, un député, un journaliste

Publié par François Ferrette sur 30 Octobre 2011, 17:58pm

Catégories : #Notes de lectures

peri-courban.gifVoila un beau sujet. Alexandre Courban nous livre la première biographie qui nous permet de mieux appréhender le personnage de façon assez complète. Le livre est agrémenté d’annexes avec les textes de la plaidoirie que Péri voulait défendre dans un procès, d’un texte autobiographique et de poèmes insistant sur la fabrication du mythe « Péri » à travers ces derniers. Rarement un homme politique a été autant suivi par la police, rarement on a autant d’écrits pour cerner l’évolution politique d’un personnage de premier plan du communisme français. Très jeune, alors qu’il n’a pas dix-huit, les rapports de police repèrent ce jeune socialiste qui marque son entourage par l’intelligence qui s’impose dans les assemblées de militants. A la veille du congrès de Tours, il est déjà très estimé. Il faut dire qu’il prend part aux débats sur l’adhésion à la IIIè Internationale dans les colonnes du Populaire de Marseille, organe fédéral des socialistes des Bouches du Rhône. Nous avions jusqu’à présent deux autres ouvrages se rapportant à la vie de Péri : un premier édité aux temps des Cerises par Robert Montdargent : Gabriel Péri ; la double loyauté publié en 2002. Puis trois ans plus tard, Moi, Pauline, fille de Gabriel Péri : La bâtarde du PC aux Edition de l'Ixcéa. Ce dernier ouvrage était plus un règlement de compte avec le PCF après le conflit qui opposait la nièce de Péri avec la direction du PCF. De son coté Robert Montdargent consacrait un essai sur péri après avoir été maire d’Argenteuil dans la circonscription même où avait été député Gabriel Péri. Mais cet essai était centré sur les années entourant l’entrée en guerre en 1940 et ne permettait pas de replacer Péri dans une histoire plus ample de la vie depuis la naissance du PCF. De plus, il laissait entrevoir un Péri partiel, celui qui a fait sa mue front-populairienne et ne laisse pas apparaître les écarts politiques entre le moment de son engagement dans le communisme en 1919-1920 et celui après 1934. La lacune est donc en grande partie comblée par le livre d’Alexandre Courban. En partie seulement car on aurait aimé une approche plus serrée sur les positions défendues par Péri entre 1919 et 1941 : comment conçoit-il les relations internationales ? Quelle attitude a-t-il sur la SDN en 1920 et en 1936 ? Sur la patrie ? Sur ce dernier point, le jeune péri publie le 10 juillet 1920 un article où il rejette la notion de patrie comme moteur de la mobilisation russe. Le Péri de 1940 a été gagné au nationalisme et au patriotisme dans lesquels la direction du PCF s’est abusivement laissé glisser. Comment expliquer ces changements ? Insistons donc sur deux tournants majeurs de l’histoire du PCF qu’Alexandre Courban passe, à notre avis, trop rapidement : la bolchevisation et l’année 1934. Dans sa présentation, l’auteur associe la bolchevisation à l’application des 21 conditions entérinées, selon lui, à Tours. En réalité, les 21 conditions ne sont pas adoptées au congrès de Tours, elles sont édulcorées dans le cadre d’un compromis entre la tendance communiste et la tendance centriste débouchant sur la motion votée majoritairement à Tours. La bolchevisation et les 21 conditions ne se confondent pas, la première date de 1924 alors que les conditions ont été rédigées en 1920 dans un tout autre contexte. Pour l’auteur, « l’histoire de la première décennie est celle de la mise en œuvre des conditions d’adhésion à l’Internationale communiste ». Cette thèse d’un temps de création pour avoir un vrai PC est très discutable. Elle a été défendue en son temps par les thoréziens qui pensaient que le temps de gestation avait duré jusqu’en 1930, avec l’arrivée de Maurice Thorez au secrétariat général. Cet étalement dans le temps élude, du coup, les réticences de certains cadres dirigeants (Souvarine, Monatte, Rosmer) dans l’application de la bolchevisation qu’ils associaient, eux, à un verrouillage des sections par l’Internationale. La crise du PC russe pouvait avoir un retentissement dans les sections nationales et perturber les équilibres internes au mouvement communiste. Les opposants à la bolchevisation, parce qu’ils refuseraient les 21 conditions, passent du même coup pour des éléments anticommunistes… Cette période est importante aussi pour Péri car, justement, il se situe à l’aile gauche du PC, est en relation avec Souvarine. Début 1924, Gabriel Péri avait réuni plusieurs conférences des cadres du Gard, du Var et des Bouches-du-Rhône. Les militants se disaient très intéressés par les débats sur le Cours nouveau en Russie. Comme Florimond Bonte, du Nord, les courriers parus dans le Bulletin communiste, annoncent la volonté de discuter des débats russes. Mais Albert Treint va couper court à toute discussion, ôter la direction du Bulletin communiste à Souvarine et l’isoler. On ne saura pas exactement ce qu’en pensait Péri. Il aurait été intéressant de replacer Péri dans ce contexte particulier, d’en saisir les doutes éventuels qui pouvaient assaillir des cadres de la gauche du PC en France. Le second tournant essentiel pour comprendre l’histoire du PC est celui du front populaire. Là encore, on ne peut réduire ce moment comme étant celui d’une « nouvelle orientation unitaire ». Il faudrait détailler le programme politique qui rompt nettement avec ceux adoptés aux législatives de 1924 à 1932, notamment sur la question du traité de Versailles et de la SDN. En 1934, les conflits entre André Marty, chargé de la liaison entre la direction du Pari et l’Humanité, et Gabriel Péri ne se fondent pas sur un clivage sectaire/unitaire mais sur le fond du tournant. Si l’on met de coté l’hypothèse d’un Marty sectaire, il reste que celui-ci était profondément antimilitariste et que le ralliement à la défense nationale du PC remettait en cause le travail « anti » dans l’armée. Or, dans le même temps, Gabriel Péri va se faire le partisan du nationalisme, de l’arbitrage international, de l’intégration de l’URSS à la SDN… Gabriel Péri était passé de la gauche du PC à des positions droitières, du point de vue de 1920 ! Le fait de se consacrer aux tâches journalistiques est-il réellement le seul motif de son abandon de fait du poste au Comité central en 1925 ? Cela n’aurait-il pas à voir avec l’ambiance détestable qui règne au sommet du PC avec les luttes entre fractions ? Il est critiqué fortement en 1927 de toutes parts. Les partisans de Trotsky le qualifient « d’opportuniste », des militants parisiens le soupçonnent de façon implicite d’être lié à l’ambassade d’URSS, laquelle est dirigée par Rakovski, un ami de Trotsky. Un de ses articles qui salue la défaite des conservateurs et de la victoire des Travaillistes en Angleterre est taxé d’opportunisme. Rappelons que nous sommes dans la période sectaire du PC qui ne cherche pas réellement l’unité avec les socialistes. Péri met donc une distance avec le courant ultra gauche de la direction du Parti. Mais cette position correcte ne suffit pas à faire une politique. On peut croire que Péri n’a plus de boussole fixe et qu’il navigue à vue dans un parti devenu un bateau ivre. On pourrait dire, pour conclure, que Péri avait un réel talent politique mais qui a été gâché par la bolchevisation et le stalinisme. On pourrait émettre l’hypothèse que sa postérité n’aurait pas été la même s’il avait refusé d’appuyer le tournant de 1934, il serait sans doute resté un cadre intermédiaire de l’appareil.

 

François FERRETTE

 

Gabriel Péri, un homme politique, un député, un journaliste, La dispute, 288 pages, 22 €

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