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Frère Sadoul : la campagne d’amnistie de la franc-maçonnerie en 1920 !

Publié par archivescommunistes sur 10 Juillet 2011, 07:38am

Catégories : #éléments biographiques

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Pour un grand nombre, Jacques Sadoul est de nos jours un nom qui ne dit rien ou presque. Il n’en était pas de même en 1919-1920 et l’évocation de ce nom suscitait alors de la haine ou de la sympathie. A l’origine, c’est un socialiste plutôt modéré envoyé en Russie à Petrograd par Albert Thomas, ministre également socialiste, en août 1917. Il était chargé, dans le cadre d’une mission militaire française, soutenu par le gouvernement français, des études économiques et d’y défendre les intérêts de la France. Officieusement, il devait informer Albert Thomas des évolutions politiques du pays. Mais ce ministre devait quitter le gouvernement dès septembre. Cependant, Sadoul est parti, arrive juste avant la révolution d’Octobre, y constate l’action des bolcheviques et se rallie peu à peu à Lénine et Trotski. Ce retournement imprévu du capitaine Sadoul est une épine dans le pied pour la frange modérée du socialisme. Sadoul est au cœur de l’événement majeur de ce début de XXè siècle, c’est un observateur attentif de premier plan qui retranscrit la situation russe par ses nombreuses lettres qu’il envoie. Celles-ci font un effet tel qu’il devient dangereux. La IIIè Internationale a été proclamée en mars 1919, les masses socialistes regardent avec un intérêt grandissant l’expérience bolchevique. L’année 1919 est une année où le capitalisme semble vaciller, les grèves sont significatives du mécontentement de la population. A la veille des élections législatives de novembre 1919, le gouvernement prend ses précautions. Jacques Sadoul est inculpé de désertion en temps de guerre, d'intelligence avec l'ennemi, de provocation à la désobéissance... Il est condamné à mort et à la dégradation militaire le 8 novembre 1919 par le conseil de guerre de Paris. Il est alors interdit de séjour en France.

 

Rapidement, la franc-maçonnerie va réagir et jouer un certain rôle dans la campagne de défense de Jacques Sadoul. Celui-ci est en effet un frère, c’est-à-dire un membre franc-maçon, qui reçoit le soutien de personnalités d’horizons différents. Ainsi se constitue un « comité pour la défense du frère Jacques Sadoul » début janvier 1920 avec une direction présidée par Marcel Sembat et Elie May.

 

Le premier est un ancien ministre d’union sacrée entré au gouvernement en août 1914 et qui y restera jusqu’en décembre 1916. Le second est un ancien communard, révolutionnaire puis réformiste, joaillier de profession. Mais c’est surtout dans le milieu des avocats, dont Jacques Sadoul est issu, qu’il reçoit des soutiens.

 

Les archives revenues de Moscou et déposées au Centre des Archives contemporaines contiennent un dossier « Oscar Bloch » contenant un document intéressant sur le rôle joué par la franc-maçonnerie à cette période. Le Comité pour la défense de Jacques Sadoul est animé uniquement par des francs-maçons et fonctionne depuis janvier 1920. A sa tête, une commission exécutive composée, outre de Sembat et May, de dix-neuf personnes. Les personnalités les plus connues sont des membres de la tendance procommuniste de la SFIO (le Comité de la 3è Internationale) Antoine Ker, Oscar Bloch, Antonio Coen mais aussi des adversaires farouches comme les réformistes Marcel Sembat ou Jules Uhry, députés socialistes qui resteront à la SFIO après la scission de Tours. Vraisemblablement, d’autres socialistes comme Louis Oustry ou Nerson, sont à la tête du comité de défense de Jacques Sadoul, sans que nous en ayons la certitude.

 

Ce comité va mener campagne dans les milieux maçonniques pour obtenir l’appui d’un maximum de frères pour l’amnistie de Sadoul. A cette fin, il va éditer un tract en 500 exemplaires et une brochure intitulée La vérité sur l’affaire Sadoul et signée par Antonio Coen. Le tract est ainsi rédigé (extrait) :

 

« Notre F Jacques Sadoul vient d’être condamné à mort par contumace. Son crime ?

 

Intelligence avec l’ennemi ? Un  ennemi auquel nulle guerre n’a été déclarée. Désertion ? Abandon de poste ? Refus d’obéissance ? Il n’a jamais été touché par un ordre de retour. Intelligence avec les Allemands ? Ce chef même d’accusation a été abandonné par le gouvernement. Les conditions dans lesquelles ces poursuites ont été brusquement activées à la veille des élections prouvent simplement qu’elles constituent une manœuvre politique.

 

Aider un F. coupable est un devoir.

 

Refuser la parcelle de notre énergie, de notre intelligence et de notre cœur à un F. victime d’odieuses manœuvres du gouvernement serait la pire des lâchetés maçonniques.

 

Un Comité de défense auxquels ont adhéré plusieurs Loges et de très nombreux F.F. est constitué en vue de faire toute la lumière sur l’affaire dans laquelle la politique a triomphé de la justice.

 

Pour accomplir ce devoir, il importe que nous soyons assurés en toute circonstance de l’appui naturel et cordial de tous les F.F…. »

 

Le tract se termine par un appel à l’adhésion au comité de défense de Jacques Sadoul, à la publicité pour la brochure rédigée par Coen et propose d’envoyer des conférenciers pour exposer la chronologie des événements et la situation juridique de l’affaire.

 

Rien n’est précisé sur l’ampleur que prit cette campagne dans la franc-maçonnerie. Quoi qu’il en soit, la campagne ainsi déployée était fondée sur une question démocratique et non de lutte de classe ce qui rendait compréhensible la proximité d’adversaires politiques sur la question de l’adhésion à la IIIè Internationale. Cependant, une campagne même démocratique devait s’appuyer sur l’action des masses. Ici, les premiers partisans du communisme (Coen, Bloch) perpétuent des méthodes où les masses ne sont pas sollicitées, ce qui a pu déteindre sur la campagne d’adhésion elle-même. Cette influence joua-t-elle de façon plus large ? On sait que Coen fut un des principaux orateurs qui sillonna la France pour amener les socialistes à l’Internationale communiste. La notice du Maitron (dictionnaire biographique du mouvement ouvrier) ne précisait pas l’appartenance de Jacques Sadoul à la franc-maçonnerie dont le poids reste à affiner dans la préhistoire du communisme français.

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