Un espace historique sur le mouvement ouvrier

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socialisme, origines du communisme français, biographies


Deux conceptions de l’Histoire du communisme français.

Publié par archivescommunistes sur 27 Décembre 2011, 18:08pm

Catégories : #contributions à l'histoire du mouvement ouvrier

Orne hebdo 06.09.11

Orne hebdo 06.09.11

Romain Ducoulombier répond dans un texte publié le 8 novembre dernier aux différentes critiques que j’ai pu formuler dans mon livre paru en septembre 2011. Pour couper court à toute polémique inutile sur le choix du titre, La véritable histoire du parti communiste français, précisons tout de suite qu’il n’est pas de mon fait, c’est un choix éditorial. Mais au-delà de cet aspect anecdotique dont la critique est facile, entrons plus sérieusement sur le fond des arguments et commençons par le rôle des historiens.

 

La métapolitique et la place des historiens

Romain Ducoulombier distingue l’histoire politique de l’histoire scientifique. Il divise par là ceux qui sont investis d’une scientificité qui leur donne une valeur objective et ceux qui mènent une histoire politique, subjective et donc partisane, considérée comme peu fiable. A la question de savoir si l’on peut écrire l’Histoire objectivement, sans les passions, les engagements et le point de vue des historiens, l’historienne Joan Wallach Scott, spécialiste du mouvement ouvrier français et du féminisme répondait : « Non, il est impossible d’écrire l’Histoire ‘objective’. Le point de vue de l’historien entre consciemment ou inconsciemment en jeu. Or, c’est en reconnaissant ce fait, ce point de vue, que nous pouvons mieux écrire l’Histoire, une Histoire à la fois plus engagée et plus critique. »[1] Par ailleurs, les catégories de pensée qui servent de sous bassement théoriques à la recherche et à l’exposition des faits historiques, exigent par honnêteté d’être clairement annoncés aux lecteurs.

 Les historiens occupent une place bien particulière dans la société. Leurs réflexions peuvent avoir des conséquences extrêmement importantes sur la conception du monde, sur les  représentations qui condamnent ou légitiment telle ou telle force politique. Comme je le rappelais dès l’introduction de mon livre, une histoire apaisée ne pourra exister qu’après l’extinction de la lutte des classes. En attendant, à leur corps défendant ou non, les historiens s’insèrent dans les débats de l’époque. Aussi, les catégories de pensée sont-elles fondamentales et en disent long sur le rapport des historiens à l’idéologie dominante.

 Sur le totalitarisme

Reconnaissons sa franchise à Romain Ducoulombier. Il admet ne plus prendre en compte l’analyse qu’il portait en 2004 au moment de son DEA. A l’époque, il qualifiait facilement tous les protagonistes du Comité de la IIIè Internationale de totalitaires et le totalitarisme était l’alpha et l’oméga de son analyse. Depuis, il s’en est distancé. Dont acte. Il annonce s’éloigner de l’école totalitaire car ce concept est trop statique, selon lui, pour comprendre des réalités très différentes, point sur lequel je suis d’accord. Malgré cette prise de distance, son récent ouvrage De Lénine à Castro[2], paru en août 2011, met encore une fois Lénine et Staline sur un pied d’égalité, tous deux qualifiés de « dictateurs ». S’il s’écarte d’un paradigme, il n’en maintient pas moins des analyses qui embrassent dans un même élan un communisme « fourre-tout », là où il y aurait besoin de faire des dissociations.

 Le questionnement qu’il pose en fin de son ouvrage sur la nature du Parti communiste qui était « ni totalitaire ni social-démocrate » laisse ouvrir une réflexion qui mériterait d’être conceptualisée. Romain Ducoulombier ajoute d’ailleurs dans sa conclusion que si le PCF n’a pas été totalitaire il l’a été… potentiellement. Bref, il place le PCF à la lisière, entre totalitarisme et autre chose, dans une expérience politique hybride constituée d’une pratique visant au monolithisme de la pensée et d’une insertion dans le système international communiste lui insufflant des normes soviétiques. Romain Ducoulombier, jusqu’à présent, n’est jamais très loin de son école d’origine.

 L’argent de Moscou

Romain Ducoulombier me reproche de négliger l’influence de l’argent dans les décisions de l’année 1920 dans le Parti socialiste. « Pas d’argent, donc pas de calcul », dit-il. Mais de quel calcul s’agit-il ? Souvarine et Loriot étaient-ils intéressés par une position avantageuse qui ne serait gagnée qu’en devenant chef de parti ? Menaient-ils dès 1919 un train de vie amélioré grâce à des subsides russes ? Romain Ducoulombier nous dit dans son livre que « de mars à août 1919, 5,2 millions de roubles auraient été envoyés vers l’Europe par les bolcheviks »[3]. D’une part, l’emploi du conditionnel marque une précaution de langage chez l’auteur. D’autre part, il n’évoque aucunement les montants précis par destinataire, inconnus à ce jour. Romain Ducoulombier en convient d’ailleurs dans son texte critiquant mon livre « Il est vrai qu’il n’existe pour l’instant aucune étude systématique des finances du PCF ». Malheureusement, il mord le trait en disant dans sa thèse que le Comité de la IIIè Internationale est « financé abondamment par les bolcheviks »[4]. Aucun document, à l’heure actuelle, ne valide cette affirmation[5]. De deux choses l’une : soit des faits précis permettent de démontrer que les cadres socialistes ont été influencés par un afflux financier et en ont bénéficié avec un train de vie amélioré ; soit l’historien n’a pas de preuves et, dans ces cas, il ne peut tirer de conclusions. A moins d’un parti pris… Cette conception de la politique où l’argent conduit le monde, ignore l’engagement désintéressé, sincère, ce que me conteste sa Romain Ducoulombier. C’est à désespérer du militantisme qui reste incontournable pour changer la société. C’est enfin une manière d’aborder la vie politique un peu courte. L’argent n’explique pas tout, pris en tant que facteur historique que l’on jugerait décisif, il tend même à dépolitiser le débat sur les événements historiques. Le thème de l’argent-corrupteur n’est-il pas un mythe qui cache les véritables problèmes que sont les rapports sociaux de production qui déterminent en dernière instance l’usage de l’argent ?

 Les faits historiques concernant l’or de Moscou et le Comité de la IIIè Internationale.

Roland Gaucher, dans son livre Histoire secrète du PCF[6], argumentait sur la base d’un courrier authentique de Boris Souvarine qui écrivait en décembre 1927 à propos de la création du Bulletin communiste, organe de la gauche de la SFIO : « Je connaissais l’existence d’un bulletin aux Etats-Unis et je voulais faire quelque chose de semblable. L’argent pour le Bulletin est venu de Loriot, qui l’a obtenu de Lénine (…) ce que nous avons obtenu, c’était vraiment très peu de chose» Certes, un courrier n’est pas une preuve en soi, mais la description correspond bien à l’état de mes recherches. Pour l’année 1920, il y a un certain nombre d’éléments factuels qui prouvent que l’argent manquait au contraire pour répandre les idées communistes en France : deux hebdomadaires liés au Comité de la IIIè Internationale, cessent provisoirement ou définitivement leur parution dans la dernière ligne droite. Le prolétaire, dans le stratégique département du Nord, voit sa sortie stoppée du 10 juillet jusqu’à la mi-octobre 1920. Lyon-communiste, dont la parution cesse une première fois en août, transformé ensuite en Communiste du Sud-est, s’arrête définitivement fin novembre 1920[7]. Enfin, lorsque le Comité régional de la IIIè Internationale des Bouches du Rhône demande des fonds en septembre de la même année pour mener la campagne d’adhésion, la direction nationale du Comité les lui refuse. Un rapport de police, établi dans le second semestre 1920, envoyé en Russie fait état des faiblesses pécuniaires du Comité et des mauvaises traditions de financement du mouvement ouvrier français[8]. On ne comprendrait pas que dans la dernière ligne droite, les fonds manquent pour appuyer la campagne d’adhésion au communisme. On est donc loin de la caricature d’un financement sans limite des bolcheviques aux Français. Il faut bien convenir que le fantasme de l’argent de Moscou qui coule à flot a été propagé par les adversaires politiques des premiers communistes.

 

Si on va plus loin, recevoir des fonds n’est en rien répréhensible. Dès la 1ère Internationale, les ouvriers ont ressenti la nécessité de lier leurs forces pour combattre l’emprise patronale. Certaines luttes sociales ont été victorieuses grâce à ces soutiens. Pourquoi des alliés étrangers ne pourraient-ils pas soutenir financièrement des forces politiques de telle ou telle nation ? A moins de développer une argumentation nationaliste, un internationalisme bien compris admet tout à fait des aides étrangères. D’ailleurs, la bourgeoisie d’un pays sait bien faire appel (intervention militaire, aide financière…) à ses homologues de classe des pays étrangers quand il le faut.

 L’influence des délégués russes

Même s’ils ont reçu des subsides, les leaders, Loriot, Saumoneau puis Souvarine, n’étaient pas des béni oui-oui et ne suivaient pas aveuglément les décisions de l’Internationale. Il faut tout de même signaler qu’ils ont refusé d’obéir aux courriers venant de Russie leur enjoignant de quitter le PS en 1919-1920 pour fonder immédiatement un Parti communiste. Jean-Louis Chaigneau en a fait la démonstration dans sa thèse[9] : ce n’est qu’à partir d’avril 1920, après le congrès de Strasbourg, que les communistes russes se rallient à la stratégie de conquête de la SFIO défendue par leurs partisans français. Les leaders Loriot et Souvarine ne se laissaient pas marcher sur les pieds et avaient obtenu le renvoi de Diogott et Zalevski[10] dont ils ne supportaient pas les méthodes. Loriot et Souvarine ne refusaient pas les conseils mais conservaient leur libre arbitre. Par ailleurs, Souvarine se plaint dans une correspondance[11] de la dissolution du Bureau d’Amsterdam, installée par l’Internationale communiste en novembre 1919 et dissoute par elle en mai 1920. Soumis, Souvarine ?

 Se poser la question des « influences » est tout de même curieux car nous vivons sur une planète où le capitalisme est mondialisé et, sans doute, aucun pays ne peut prétendre en être totalement indépendant. De ce point de vue, savoir si l’on est influencé par des militants extérieurs à notre pays prend une tournure un peu risible. Quand on fait de la politique, on cherche des alliés pour affaiblir ses adversaires. Quand on combat le capitalisme, on sait bien qu’une victoire dans un pays sera précaire tant que l’environnement international restera capitaliste, donc hostile. C’est pourquoi les bolcheviques ont logiquement cherché à gagner à leur cause des organisations et des militants notamment en l’Europe.

 Cette thématique « des influences » s’apparente en dernière instance à une vision quelque peu complotiste de la vie politique. On ne peut parler de politique en réduisant les rapports de force à des réseaux occultes car on ne pourra jamais expliquer les ressorts de masse qui se réfractent dans le monde politique. Or, ce sont ces mouvements issus des profondeurs de la société qui valent la peine d’être expliqués.

 

François FERRETTE,

le 27 décembre 2011

 

[2] Romain Ducoulombier, De Lénine à Castro: idées reçues sur un siècle de communisme, Le Cavalier bleu, Paris, 2011

[3] Valeurs Actuelles du 10 novembre 2010, sous la plume de Frédéric Valloire, allait mordre le trait en rendant compte du livre de Romain Ducoulombier : « L’argent ne manque pas : de mars à août [1919], le Comité [de la IIIè Internationale] reçoit 5,2 millions de roubles envoyés par les bolcheviks. Un effort quadruplé entre l’automne 1919 et le début de 1920. ». Ces précisions sont totalement absentes du livre. Les présupposés politiques orientent l’écriture du journaliste : les premiers communistes devaient être forcément couverts d’or moscovite !

[4] Cf. page 789 de sa thèse Régénérer le socialisme. Aux origines du communisme français (1905-1925) IEP, Paris, 2007.

[5] Un document existe cependant et dont personne ne parle : Compte rendu de la Commission d’enquête sur les subventions reçues par le Comité de la 3ème Internationale, déposé aux Archives départementales de Seine St Denis dans le fonds PCF. Sa consultation permettrait d’en savoir plus à ce sujet.

[6] Histoire secrète du Parti communiste français, Albin Michel, 1974. Roland Gaucher, anticommuniste notoire, collabo pendant la Seconde Guerre mondiale, il a participé à la fondation du Front national.

[7] On pourrait multiplier les exemples de journaux dont la durée de vie était courte dans les années 1920 pendant la bolchevisation.

[8] Bobine n°1, Bibliothèque Marxiste de Paris, service des archives du PCF : rapport de Marthe Bigot.

[9] Chaigneau Jean-Louis, Boris Souvarine, militant internationaliste, 1919-1924 : l’internationale communiste et sa section française : les causes de la bolchevisation du PCF, 1996, université de Paris 1.

[10] Boris Souvarine, Autour du congrès de Tours, éditions Champ libre, 1981.

[11] Courrier de Boris Souvarine à Henriette Roland‐Holst, 08 mai 1920. Bobine n°1, Bibliothèque Marxiste de Paris.

 

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