Un espace historique sur le mouvement ouvrier

Un espace historique sur le mouvement ouvrier

socialisme, origines du communisme français, biographies


De la Belgique à la France, entre échec et succès d’une mutation communiste du socialisme traditionnel

Publié par archivescommunistes sur 1 Janvier 2013, 21:19pm

Catégories : #contributions à l'histoire du mouvement ouvrier

 

CL54143.jpgDès l’entrée en guerre, l’affaire était entendue pour Lénine[1] : la IIè Internationale était morte et il fallait en édifier une nouvelle. Cette thèse a été répandue par les partisans de l’Internationale communiste afin d’en justifier sa construction. Mais la création de la IIIè Internationale n’avait en effet rien d’artificiel puisque la IIè avait cessé de fonctionner de 1914 à 1918 et que des partis s’en étaient détachés soit pour adhérer à la IIIè soit pour devenir « indépendants » afin de s’écarter de dirigeants socialistes ayant frayé avec la guerre. Il était légitime de penser qu’un nouveau cadre politique se mette en place quand le cadre ancien perdait de son attraction, car daté.

 

Pour les marxistes, 1914 ouvrait une nouvelle période du capitalisme, l’âge de la décadence et de la barbarie. Mais les socialistes formés par la IIè Internationale, les Français notamment, avaient continué à penser que la bourgeoisie défendait une politique progressiste et pouvait être soutenue par eux face aux forces féodales et monarchistes. Ils raisonnaient comme Marx et Engels au milieu du XIXè siècle. C’est ce qui explique l’entrée au gouvernement de Guesde, Sembat, Thomas. Cependant, le capitalisme s’avérait désormais inamendable et un soutien éventuel à une politique bourgeoise se retournait rapidement contre les socialistes. C’est, là, la leçon de la Première Guerre mondiale.

 

Les bolcheviques militaient depuis l’entrée en guerre pour une nouvelle Internationale tout en prenant des précautions sur les rythmes de sa construction. Même lorsqu’il s’est agi, après la Révolution d’Octobre 1917 et après l’armistice, de convoquer les partis en vue de créer la IIIè, il était question d’organiser une conférence internationale pour aller vers la IIIè, et non fonder directement le premier congrès de l’Internationale communiste. C’est une nuance importante car les bolcheviques, prudents, ignoraient tout des rapports de forces dans les mouvements ouvriers de chaque pays, les liaisons étant presque impossibles à établir. L’acte de fondation de l’Internationale communiste, du 2 au 6 mars 1919 n’avait donc pas été aussi nettement envisagé initialement dans la lettre d’invitation[2]. Ce n’est qu’au cours de cette réunion internationale, après l’intervention de représentants allemands notamment, que la conférence internationale prend le nom de congrès communiste. Ceci dit, la IIIè Internationale était lancée, la seule organisation propulsive et agissante quand la IIè Internationale était poussive et en voie de dissolution. Les cadres nouveaux naissaient bien des cadres anciens.

 

Pour autant, la IIè Internationale, on le sait, a su rebondir et même redevenir une force conséquente. Ce qui devait disparaitre se maintenait, ce qui devait s’épanouir peinait à vivre dans certains pays. Pourquoi certains partis socialistes, ou sociale-démocrates, ont pu s’effondrer, confirmant la trajectoire de la social-démocratie pressentie par Lénine, alors que d’autres se sont relativement bien tirés d’un contexte révolutionnaire ? Si l’ancienne internationale était morte, comment pouvait-elle contenir des membres ? Des partis indépendants, se tenant à égale distance de la IIè et de la IIIè Internationale, choisissaient de ne prendre part à aucune des deux internationales. Dans bien des pays, les anciens partis socialistes, travaillistes ou simplement ouvriers eurent un prolongement inattendu pour les communistes de l’époque. En réalité, la thèse selon laquelle la  IIè Internationale était morte avait un caractère plus de propagande que de réalité militante.

 

Le premier congrès de l’Internationale communiste avait été marqué par un certain gauchisme, fait de volontarisme, de subjectivisme historique et réduisait l’histoire au temps présent. On avait affaire à un « présentisme » qui niait le poids du passé. Le rythme et les différentes étapes du développement de chaque mouvement ouvrier pouvaient alors être négligés. Une conséquence politique immédiate fut la création de nouvelles organisations squelettiques. L’Internationale communiste se constitua en mars 1919 sur la base de PC qui préexistaient à sa naissance sans toutefois être nombreux et des groupes nationaux sympathisants sans former de réels partis.

 

Juste après la naissance de l’IC, en France, Raymond Péricat créa ainsi un PC (le 30 mai 1919) qui se dissoudra, faut de forces, en janvier 1921. En Belgique, Van Overstraeten fonda le principal noyau communiste en décembre 1919. Aucune de ces deux expériences ne fera la démonstration de la pertinence de leur création ex nihilo, à l’ombre de puissants partis socialistes. Leurs discours étaient  à tonalité antisocialiste (anti SFIO et anti Parti ouvrier belge - POB -, en tant qu’organisations) et se posaient en alternative immédiate aux partis de masse. Plus habile, le Comité de la IIIè Internationale, en France devait tirer profit de son positionnement plus souple. Boris Souvarine devait expliquer ainsi : « C’est que la thèse scissionniste, si juste soit-elle, si irréfutable qu'elle soit, n'a de valeur pratique que dans la mesure où elle s'adapte aux conditions historico-politiques du milieu envisagé. »[3]. Il rappelait combien une nouvelle organisation est tributaire du patrimoine militant : « Si ses leaders [de la gauche de la SFIO] avaient préconisé la scission, ils n'eussent pas été suivis. Inexpérimentés, presque inconnus, pauvres de ressources intellectuelles, dépourvus de ressources matérielles, ils ne pouvaient tenter une aventure vouée à la stérilité. Une poignée de militants, sans journaux et sans propagandistes, ne pouvait fonder un parti prolétarien. ». Un des principaux meneurs du Comité intégrait dans sa réflexion la complexité du passé et du présent.

 

Les révolutionnaires du Comité de la IIIè Internationale jonglaient ainsi avec différentes temporalités, au contraire des ultra gauches. Ils tenaient compte à la fois du temps long (prégnance essentielle de la SFIO dans la vie politique du mouvement ouvrier depuis 1905) et du temps court (imminence de la révolution estimée à « quelques mois » en 1920 par nombre de militants).

 

Pour les bolcheviques, l’histoire était pensée essentiellement à travers le cadre international, l’échelle nationale était diminuée dans son jeu d’interrelation avec le niveau supérieur même si Lénine et Trotsky devaient combattre ces influences et décidaient aux IIè et IIIè congrès de l’IC de réinsérer ses sections dans les cadres nationaux par l’entremise du front unique. Mais les bolcheviques étaient pressés qu’une révolution mondiale submerge le capitalisme pour assurer la poursuite de la révolution russe. Toujours cette dialectique du national et de l’international…

 

Il y avait donc bien deux dimensions reliées entre elles. Les influences intra-nationales (avec le contexte propre à chaque pays) jouaient un rôle dans l’évolution de la conscience de classe nationale mais influaient également sur le contexte international tout comme ce dernier influençait de façon globale l’échelon national. Mais quelle influence, finalement, l’emportait sur l’autre ? C’est à partir de cet entrelacs complexe que l’on peut résoudre la question du rayonnement communiste dans chaque pays au début des années 1920.

 

Les révolutionnaires belges se sont heurtés à cette contradiction particulière : déclarer décédée une Internationale dont le POB, un des principaux parti, restait solidement en place. La IIè Internationale avait son siège en Belgique et le secrétaire international était le socialiste belge Camille Huysmans. Autant dire qu’une incursion des communistes en Belgique revêtait un caractère hautement symbolique sur la possibilité de disparition politique et organisationnelle de la IIè Internationale.


Ce qu’était le mouvement ouvrier belge

Né en 1885, le parti ouvrier belge (POB) organisait 200 000 personnes dès 1886 et était marqué dès son origine par son relatif désintérêt quant à la controverse idéologique. Le débat du congrès fondateur portait d’ailleurs sur l’intitulé du parti. Sera-t-il « socialiste » ou plus simplement « ouvrier » ? C’est la seconde option qui l’emporta car elle permettait le ralliement d’éléments petit-bourgeois et apparaissait moins effrayante aux yeux de la population. Le point de vue social prit rapidement le pas sur le politique. Si le POB anima trois grèves générales (1893, 1902, 1913), il afficha très vite des ambitions parlementaires. Sur le plan de la théorie, les dirigeants n’y accordaient guère d’importance. Kautsky, caustique, dira des Belges à propos du débat sur la remise en cause du marxisme par le révisionnisme : « Ils n'ont rien à réviser, étant donné qu'ils n'ont pas de théorie»[4].Jusqu’en 1914, le POB obtient 20% des suffrages. Mais dès 1919, avec le suffrage universel (mais sans les femmes !), il devient le second parti de Belgique avec 70 députés et 4 ministres. En 1916, le parti devait participer pour la première fois à un gouvernement puis, de novembre 1918 à 1921, dans un gouvernement d'union nationale composé de catholiques et de libéraux. Pendant ce laps de temps, un certain nombre de réformes sociales furent adoptées : liberté syndicale, journée de huit heures, pension de vieillesse, assurance chômage. En 1920, le POB avait habitué ses membres et la classe ouvrière à 35 ans de réformisme, non sans un certain succès législatif. Cela devait être le prix à payer pour contenir la radicalisation qui pointait dans le pays. Enfin, le POB luttait depuis plusieurs décennies pour le suffrage universel  et demandait à s’intégrer dans le système politique émergeant et non à le combattre.

 

Le POB était dès sa naissance une fédération d’associations (ligues Ouvrières qui étaient la composante politique du Parti, des syndicats, des mutualités, des coopératives, etc.). Ce n’était pas à proprement parler un parti au sens restreint du terme. A la veille de la Première Guerre mondiale, il comptait 600 000 adhérents (incluant syndiqués, coopérateurs et… 13 000 socialistes). En 1919, la commission syndicale[5], affiliée au POB enregistrait l’adhésion de 600 000 syndiqués et 700 000 en 1920. 

 

Le parti ouvrier belge et la Belgique au lendemain de la Grande guerre.

 

La population belge atteignait 7,4 millions d’habitants à la fin de guerre et le POB organisait un peu moins de 10% de la population. L’impact de la guerre sur la conscience des masses est autrement moins significatif qu’en France. Sur les 380 000 soldats mobilisés (11% de la population), 41 000 ont été tués ou disparus (0,6% de la population). La France est dans des proportions bien plus dramatiques : 8,5 millions mobilisés (21% de la population estimée à près de 40 millions) et 1,4 millions tués ou disparus[6] (3,5% de la population). La mobilisation a été deux fois plus importante en France qu’en Belgique et le nombre de morts ou disparus est six fois plus importants en France qu’en Belgique. Le sentiment d’une guerre meurtrière n’a donc pas la même valeur d’un pays à l’autre. Cet aspect est fondamental pour la suite des événements et l’espace politique du communisme belge à sa naissance.

 

D’autres éléments d’importance secondaire interviennent dans le cadre national. Le paysage syndical français est bien différent de celui de la Belgique. Eloignée de la SFIO, la CGT a été marquée par la présence d’un courant anarcho-syndicaliste et syndicaliste révolutionnaire de masse antiparlementaire et d’action directe. C’est une base de masse française apte à écouter les discours bolcheviques qui n’a pas son équivalent en Belgique. Formellement, l’unité organique du mouvement ouvrier belge au sein du POB aurait du faciliter l’expansion des idées communistes. Mais au sein du POB, la fréquence des réunions est lâche et la représentation proportionnelle des tendances était inexistante dans les statuts du Parti, au contraire du parti français où la gauche pouvait s’exprimer.

 

Belgique : la tendance de l’Exploité, une tentative avortée d’un centrisme de masse

Joseph Jacquemotte, principal opposant à la direction du POB, organisa dans l’immédiat après guerre un courant qui doit être classé parmi les centristes[7]. Son parcours est différents des animateurs français du même courant. En France, ils se recrutent souvent parmi les dirigeants, cadres et élus (députés, maires), ont une audience nationale. Les centristes belges n’ont que peu de dirigeants nationaux. Jacquemotte fait partie de la direction du POB au titre de son organisation syndicale et n’ont pas de députés dans leurs rangs. Dès 1918, des liens se sont d’ailleurs tissés entre les centristes français et belges. Le journal jacquemottiste, L’Exploité, se rangea aux côtés des longuettistes qui leur apportèrent leur concours de temps à autre. En janvier 1920, Jean Longuet anima un meeting à Bruxelles et Paul Faure en mars. Jacquemotte et ses amis s’inspiraient du fonctionnement des groupes des Amis du Populaire en France qui permit de gagner la majorité à la SFIO en 1918. Ils créèrent donc des groupes des Amis de l’Exploité en Belgique.

 

journal l'exploitéL’Exploité est très éloigné des bolcheviques comme le prouve le passage d’un article : « nous avons à Pâques 1918 réintégré l’Internationale dans un élan d’enthousiasme »[8]. En novembre 1919, un article, intitulé « Pour la IIè Internationale », émet plusieurs hypothèses sur les reclassements internationaux. Parmi celles-ci, outre le ralliement à la IIIè ou la Reconstruction d’une autre  Internationale, il est précisé que la IIè peut encore jouer un rôle si «la IIè Internationale se ressaisit »[9]. Les bases politiques de l’Exploité sont d’emblée marquées par les mêmes caractéristiques que le centrisme français : une hésitation à prendre parti pour la IIIè Internationale.

 

La proximité politique se constate aussi par la caractérisation politique de chaque courant qui travaille les partis socialistes. Longuettistes et jacquemottistes refusent d’être qualifiés de centristes mais d’aile gauche de leurs partis respectifs. La gauche de la SFIO est ainsi renvoyée à l’extrême gauche. Alors que Lénine combat Longuet, celui-ci est encensé par l’Exploité sous la plume de Charles Massart, futur dirigeant communiste belge : « Jean Longuet, le vaillant socialiste, le chef de l’ancienne minorité révolutionnaire, le ferme internationaliste () Marx… Longuet… Lénine, je ne puis m’empêcher d’unir ces trois noms dans une admiration commune »[10]. Le même militant s’interroge encore le 28 mars 1920 « devons nous adhérer à la IIIè Internationale ? Très sincèrement je ne le crois pas… ». L’argumentation développée est identique à celle des longuettistes : il n’y a plus de véritable Internationale et il faut d’abord convoquer une conférence internationale avec les organisations ayant quitté la IIè pour ensuite envisager la reconstruction d’une Internationale unique avec, notamment, les organisations affiliées à la IIIè. Cette position reste plus ou moins celle de l’Exploité jusqu’en octobre 1920 bien qu’en septembre, un article parle d’aller « vers la IIIè Internationale ». Les interventions de Jacquemotte dans les réunions publiques portent souvent sur le syndicalisme et la vie chère. Il ne semble pas qu’il ait cherché à sensibiliser les auditeurs aux questions internationales de façon centrale.

 

Très habilement, la direction du POB joue sur plusieurs registres afin de dégonfler la sympathie éventuelle des socialistes belges. Vandervelde dissocie au cours du congrès d’octobre 1920 l’acte révolutionnaire russe, positif, de l’orientation bolchevique négative : «Nous sommes avec la Révolution russe. Nous acceptons le bloc de la Révolution russe. Nous considérons que la Révolution russe est le plus grand événement de cette époque ... C'est elle qui a fait rentrer dans le néant les dernières autocraties ; c'est elle qui a libéré cent millions de paysans, en leur donnant la terre, en détruisant les derniers vestiges des servitudes féodales... (le parti bolchevique)  érige la terreur en  système… (il) transforme la violence en méthode».»[11] En procédant de cette manière, la direction du POB reprend presque exactement l’argument des centristes sur l’œuvre positive de la révolution russe, distincte de la politique bolchevique qui est, elle, condamnée. La direction du POB se démarque ainsi de leurs homologues français, socialistes de guerre, Renaudel et consorts qui ont brutalement rejeté la révolution russe.

 

L’Exploité n’avait pas d’espace politique, ses critiques se limitaient au refus du ministérialisme et exigeait la reprise des relations internationales. Sur le premier point, les congrès de la IIè Internationale n’avait jamais été très claire pour tout le monde. En réalité, elle tolérait des situations particulières de participation même si elle s’était prononcée contre une pratique « systématique ». On pouvait donc être contre la participation en général et favorable selon certains cas. Quant au second point, la reprise des relations internationales la direction du POB la concevait dans le cadre de la IIè Internationale. L’Exploité n’allait pas assez loin dans la critique et son caractère corrosif perdit de sa valeur. Après un mouvement d’expansion, le nombre de lecteurs diminua dans l’année 1920 et lorsqu’il fallut couper les ponts avec le POB, des membres des Amis de l’Exploité prirent peur et restèrent au POB. Ce sera le cas d’Everling, collaborateur du journal qui animera une aile gauche dans le POB dans le milieu des années 1920. On ne connait pas exactement le nombre de membres des groupes des Amis de l’Exploité. Au moins une soixantaine de groupes devait organiser quelques centaines voire quelques milliers de partisans. On sait qu’il y a 54 nouveaux adhérents à Bruxelles en septembre 1919 ; à Hornu, le groupe local enregistre 140 adhérents, celui de Forest 37 ; à Arquennes ils sont 33, à Quiévrain 23… Le congrès des groupes des Amis de l’Exploité tenu en juin 1920 ne rassemblera qu’une soixantaine de délégués. Les lecteurs du journal étaient passés de 6 000 en juin 1919 à 10 000 en septembre pour retomber à 8000 en janvier 1920. L’Exploité ne parlera plus des ventes mais seulement du nombre d’abonnés à partir de cette date dont le nombre grossit régulièrement pour atteindre les 4255 en août 1920. Le nombre de groupes de l’Exploité constituant la base du PC jacquemottiste en mai 1921 est deux fois moins important que ceux de 1920. En France, l’aile communiste, le Comité de la IIIè Internationale, avait augmenté ses effectifs de façon continue entre 1919 et 1920 pour atteindre autour de 10 000 adhérents et plus d’une centaine de groupes locaux connus.

 

La tendance communiste belge

Où était la gauche du mouvement ouvrier belge ? Elle avait rapidement été soit exclue soit était sortie d’elle-même des rangs du POB. En 1916, une opposition zimmerwaldienne s’était constituée à Gand et ses membres aussitôt chassés du Parti. A Bruxelles, les jeunes gardes socialistes, animés par War Van Overstraeten s’étaient transformés en groupe communiste fin 1919, en dehors du POB, et avaient créé leur organe, l’Ouvrier communiste.

 

journal l'ouvrier communisteRapidement, ils créèrent une Fédération communiste de Wallonie qui se transforma en novembre 1920 en Parti communiste  belge. Ce groupe fut marqué par une haine profonde des pratiques du POB et, en tordant le bâton dans un sens opposé, ont été  particulièrement antiparlementaires en développant une ligne gauchiste. Il n’y avait donc plus d’aile gauche dans le POB après décembre 1919, seuls le centre et la droite cohabitaient difficilement. Autant l’Exploité ignorait l’existence de l’aile procommuniste de la SFIO[12], autant L’Ouvrier communiste en faisait la publicité. Ainsi, la lecture du Bulletin communiste[13] est-elle conseillée, comme celle de La Vie ouvrière.

 

En France, les centristes détenaient la direction du Parti depuis 1918 et la gauche procommuniste (le Comité de la IIIè Internationale) était ancrée dans la SFIO bien qu’ayant une implantation dans le milieu syndicaliste révolutionnaire. Une activité pacifiste y fut tolérée dans ses rangs pendant la durée de la guerre tandis qu’en Belgique le pacifisme y a été anecdotique. Le réseau pacifiste et communiste est inscrit plus tôt dans le calendrier politique interne.

 

Il est difficile de connaître l’audience du communisme au sein du POB. Tout au plus, pouvons nous savoir si le rejet de la IIè Internationale, défendu par l’Exploité, revêtait un caractère de masse ou était marginal. Cette information ouvrait en effet la possibilité de créer tout aussi bien un parti centriste que communiste. Or, en octobre 1920, le congrès du POB devait décider s’il réadhérait ou non à la IIè Internationale : 75.000 voix votèrent contre et 493.000 pour[14]. Il y avait donc une certaine base de masse sensible à la critique déployée contre celle-ci.

 

La situation en 1920-1921

Le premier Parti communiste belge (PCB) fut fondé le 1er novembre 1920 sur la base de plusieurs groupes essaimés que Van Overstraeten avait réussit à unifier. C’est au cours du 3è congrès des Amis de l’Exploité le 29 mai 1921 que les centristes décidèrent de leur côté de créer un parti qui serait communiste. Pourquoi cette initiative qui ajoutait de la confusion en Belgique ? Il n’y avait plus d’espace politique autre que celui créé par les bolcheviques. Le centrisme international avait réussit tout de même à forger une « Union des partis socialistes pour l'action internationale » (UPSAI), créée le 27 février 1921[15] mais n’a pas eu l’aura suffisante pour voir se rallier Jacquemotte qui, d’ailleurs, est allé très loin dans son soutien au communisme. Cette UPSAI regroupait en son sein des partis tel la SFIO dont la composition était hétéroclite. Ainsi, le Parti français unissait les majoritaires de guerre, comme Renaudel, et les minoritaires de guerre, comme Longuet. La SFIO semblait faire la jonction entre les Internationales II et II et demi. D’ailleurs, l’UPSAI fusionnera avec la IIè Internationale en mai 1923, regroupant alors, selon Michel Dreyfus, 6 millions de membres de 35 pays. Mais en 1921, cela n’était pas être une perspective d’avenir pour Jacquemotte. Le retour dans les rangs du POB étant inenvisageable, il ne restait à Jacquemotte qu’une seule voie de sortie : rejoindre celle que Cachin et Frossard avaient tracée depuis août 1920 et concrétisée au congrès de Tours en décembre de la même année. Et tant pis si cela devait se faire en concurrence avec un premier PCB dont la direction haïssait Jacquemotte.

 

En septembre 1921, les deux PCB fusionnèrent suite à l’instigation de l’Internationale communiste. Le grand débat français sur les 21 conditions fut totalement ignoré en Belgique[16] pour l’intégration du jacquemottisme au  sein de l’IC lors d’un congrès de fusion malgré son orientation de type « kautskyen », d’après un document de l’IC[17]. Lors de la fusion du PCB de Van Overstraeten et de celui de Jacquemotte, il n’y eut que quelques centaines de membres dans ce PC fusionné.

 

On peut s’interroger sur la faiblesse initiale du PCB. Les traditions locales, la prégnance du catholicisme, ont-elles eu raison du communisme ? Faut-il ajouter l’intégration du POB au système politique national ?

 

p16_commission_syndicale1921__600_x_600__01-copie-1.jpgLa Belgique et la France sont de ce point de vue deux cas antinomiques mais qui se rejoignent. Le cas français fut marqué par la création d’un parti communiste de masse en décembre 1920 et reste une des quelques exceptions qui virent le jour en Europe occidentale avec l’Allemagne et l’Italie. La France bénéficia de traditions héritées au moins depuis la Révolution de 1789 qui la prédisposait à accueillir un PC de masse. Encore fallut-il une action consciente de militants pour ne pas faire d'erreurs politiques par des pratiques sectaires. La Belgique vit la conservation du Parti ouvrier belge quasiment indemne et le communisme y ressembla au début à une piqure de moustique sur un éléphant car le sectarisme coupa toute possibilité de peser sur le POB. Pourtant, comme en France, le Parti se réclamait de la révolution ainsi que le précisait la Charte Quaregnon adoptée en 1894. Mais à la différence de la France, le pays en général restait politiquement modéré, respectueux du régime et n'avait pas connu des soubresauts comme la France du XIXè siècle (1830, 1848, 1870).

 

La situation internationale n'eut donc que peu d'influence sur le cours du mouvement ouvrier belge. Encore une fois, le cadre national lui fut plus contraignant que le cadre international au moment où les bolcheviques parlaient de révolution mondiale.

 

 François Ferrette

 

sources : Bibliothèque Royale de Belgique : L'Exploité, cote Mic Perm 425 ; l'Ouvrier communiste, Mic Perm 288.

 

[1] Lénine l’affirme dans plusieurs textes : « La II° Internationale est morte, vaincue par l'opportunisme. » in La situation et les tâches de l'Internationale Socialiste (1914) ; « Quand on dit : la II° Internationale est morte après une faillite honteuse, il faut savoir le comprendre. Cela veut dire : Ce qui a fait faillite, ce qui est mort, c’est l’opportunisme, le réformisme, le socialisme petit-bourgeois.», in Les tâches de la III° Internationale (1919). Zinoviev, le président de l’Internationale communiste, devait nuancer la thèse de la mort clinique en 1920 dans un article : l’Internationale qui se meurt et l’internationale qui se lève (Bulletin communiste, n°33, 30 septembre 1920).

[2] Documents pour l’histoire de la troisième Internationale, Premier congrès de l’Internationale communiste. Présenté et annoté par Pierre Broué. EDI, 1974.

[3] Bibliothèque la Souvarine, Archives Boris Souvarine, dépôt Lazitch, boîte n°3.

[4] Lettre de Kautsky à Adler du 23 mai 1902, cité dans : Belgique et Russie, 1917-1924 : gouvernement et opinion publique. In : Revue belge de philologie et d'histoire. Tome 66 fasc. 2, 1988 :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_1988_num_66_2_3628

[5] La commission syndicale est créée en 1898 sous le contrôle du POB puis s’autonomise en 1907 pour intégrer des syndicats extérieurs au POB.

[6] Histoire de l’Europe, Paris, 1992.

[7] Selon la géographie interne du POB, Jacquemotte est à gauche de la direction et peut, pour cette seule raison être qualifiée « d’aile gauche », place inoccupée par une vraie aile révolutionnaire qui aurait, par sa présence, reclassée Jacquemotte au centre.

[8] L’Exploité, 14 mars 1920, article de Charles Massart.

[9] L’Exploité, 9 novembre 1919, article anonyme signé « Nostradamus ».

[10] Longuet à Bruxelles, Charles Massart, L’Exploité, 18 janvier 1920.

[11] Cité par. Stengers Jean. Belgique et Russie, 1917-1924 : gouvernement et opinion publique. In: Revue belge de philologie et d'histoire. Tome 66 fasc. 2, 1988. Histoire - Geschiedenis. pp. 296-328.

[12] Pour L’Exploité, la gauche de la SFIO est incarnée par le Populaire, selon les normes centristes.

[13] La réciprocité est également vraie, le Bulletin communiste proposera à plusieurs reprises la lecture de l’Ouvrier communiste. Notons que les Belges feront quatorze versements à la souscription permanente du Comité de la IIIè Internationale entre 1920 et 1921.

[15] L'Europe des socialistes, Michel Dreyfus, éditions Complexe, 1999.

[16] La deuxième condition était libellée de la façon suivante : « Toute organisation désireuse d'adhérer à l'Internationale Communiste doit régulièrement et systématiquement écarter des postes impliquant tant soit peu de responsabilité dans le mouvement ouvrier (organisations de Parti, rédactions, syndicats, fractions parlementaires, coopératives, municipalités) les réformistes et les «  centristes » et les remplacer par des communistes éprouvés, - sans craindre d'avoir à remplacer, surtout au début, des militants expérimentés, par des travailleurs sortis du rang. » En contradiction avec cette condition, Jacquemotte fut membre du bureau exécutif du PCB et rapidement directeur du Drapeau rouge, organe officiel du PCB.

[17] Selon la notice du Maitron.

Commenter cet article

Archives

Articles récents