Un espace historique sur le mouvement ouvrier

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socialisme, origines du communisme français, biographies


Autour de 1914 : la section socialiste de Puteaux

Publié par archivescommunistes sur 21 Avril 2012, 15:28pm

Catégories : #éléments d'histoires locales

 

 

Le texte qui suit aborde un certains nombre d’aspects relatifs au mouvement ouvrier à Puteaux au début du XXè siècle. Mais il n’évoque pas l’ensemble des moments qui rythment la vie locale, les grèves et périodes électorales sont ainsi peu évoquées. Cependant, il avance des éléments nouveaux, grâce aux archives revenues de Moscou en 1992, ignorés ou peu connus et constitue une contribution à l’histoire ouvrière d’une localité qui eut sa période florissante il y a un siècle.

 

  LA REVENDICATION11

    

Puteaux est une commune où le mouvement ouvrier et socialiste a réussi. Il a sans doute atteint à cet endroit le maximum, ou loin s’en faut, de ce qu’il pouvait obtenir en régime capitaliste. La mairie est socialiste, le député est socialiste, le conseiller général aussi. Le mouvement coopératif est prospère avec son réseau de magasins de produits à bas prix, sa pharmacie et même un lieu de consultation médicale gratuit pour les coopérateurs. Les ouvriers ont démontré leur capacité à s’auto-organiser, à se débrouiller sans l’apport d’une bourgeoisie qui aime tant entretenir des rapports paternalistes avec les couches dominées. Mais une fois que le mouvement ouvrier a triomphé localement, comment rompre franchement avec le capitalisme ? Car la question est là : Puteaux a tôt déployé avec succès l’orientation socialiste sans que le régime honni vacille. Cette commune présente la pointe extrême du maximum que peut alors entreprendre les socialistes : gagner des sièges dans des  institutions, fonder des organismes indépendants (ou presque). Mais ensuite, que pouvaient faire les militants socialistes, hormis de conserver ces acquis ?

 

L’implantation socialiste avant-guerre.

Puteaux a connu un passage rapide d’une commune rurale et agricole à une commune urbaine et industrielle. L’attraction est due en partie au chemin de fer avec la ligne Paris-Versailles en 1839 et multiplie par presque trois sa population entre 1846 et 1861. La première usine métallurgique arrive en 1865. L’expansion industrielle provient des nouvelles formes de locomotion : le tricycle à moteur et l’automobile en 1895. L’entreprise Dion-Bouton passe de 20 employés en 1882 à 4500 à la veille de la Première Guerre mondiale. Parallèlement, la population augmente et atteint 32 028 habitants à la même époque.

 

Toutes ces modifications sociologiques bouleversent les repères politiques. Mais très tôt, des indices significatifs se font jour. En avril 1871, le maire favorable à la Commune de Paris, a condamné les forces répressives versaillaises. Arrêté, il sera condamné deux ans au bagne en Nouvelle-Calédonie pour n’en revenir qu’en 1880.

 

Parallèlement, aux partis institutionnels, se développe un mouvement ouvrier marqué par le socialisme utopique teinté de marxisme. Benoit Mâlon a créé dès 1868 une section locale de la Première Internationale. L’événement est suffisamment rare à l’époque pour le signaler. Il fonde une coopérative en 1867, La Revendication, à la destinée florissante pour plusieurs décennies. Il s’agissait d’utiliser la « force de consommation » des travailleurs pour constituer une caisse qui œuvrerait à diminuer les coûts de produits de première nécessité. Décédé en 1893, les successeurs de Mâlon vont poursuivre son œuvre. Cinq magasins de vente répartissent en 1912 les denrées alimentaires aux tarifs les plus bas. Le poids de La Revendication est tel que les commerces locaux sont obligés d’aligner leurs prix sur ceux de la coopérative. En outre, elle a une boulangerie qui produit alors 2500 kg de pain par jour, une charcuterie, une boucherie et une bibliothèque. En cas de grève, le pain est distribué gratuitement aux grévistes coopérateurs. La Revendication intervient aussi dans le domaine médical et une pharmacie mutualiste parachève l’œuvre locale. Le bâtiment où elle est installée comprend au rez-de-chaussée le magasin des médicaments, le premier étage est affecté au service de consultation médicale gratuite avec quatre médecins. Un dentiste intervient également l’après midi. Les fréquentations sont nombreuses : 3000 à 3500 consultations par an, dont la moitié sont des enfants. 4000 adhérents cotisent à la pharmacie mutualiste.

 

restaurant coopératif puteaux chez nous2

 

En octobre 1899, le restaurant coopératif « Chez Nous » est créé à l’instigation de socialistes et devient rapidement le siège de syndicats et des groupes socialistes. Déplacé plusieurs fois, il s’installe définitivement au 33, boulevard Richard-Wallace. Le rez-de-chaussée est consacré au restaurant et sert environ 175 repas en 1912. Le premier étage a une salle de réunion et une terrasse pouvant accueillir les organisations ouvrières qui le souhaitent. Au fond de la cour, se tient la Bourse du travail et des bureaux.

 

La forme de l’expression combative s’incarne alors dans le parti radical, très anticlérical, qui conservera la mairie pendant vingt ans. La SFIO parvient à faire élire un des siens, Lucien Voilin, qui devient député en 1910 et emporte la mairie en 1912, conservée en 1919. Puteaux fera partie des sept villes gagnées par la SFIO avant guerre dans la banlieue parisienne.

 

Force politique conséquente, elle se permet de créer un journal local, le progrès social lancé le 15 janvier 1914 à l’occasion des élections législatives et cantonales. En juillet suivant, il était encore diffusé bien que L’Humanité annonce alors seulement 30 abonnements à ce bimensuel.

 

En 1912, la section socialiste compte 250 adhérents. Malgré le départ au combat des membres du PS, la section enregistre un nombre d’adhérents élevé pour la période : 297 au 15 septembre 1916.

 

L’épreuve de la Première Guerre mondiale

Quelle est l’attitude de la section socialiste ? Le rôle joué par les dirigeants locaux est alors majeur. Quels sont les principaux d’entre eux ?

 

Lucien Voilin, né en 1870, de toutes les initiatives ouvrières locales (syndicales, coopératives et socialistes) est ouvrier mécanicien. Il a été à la tête du syndicat de sa corporation à Puteaux, un des fondateurs de la Bourse du Travail puis s’engagea fortement dans l’action politique. Bardé de mandats locaux, il appartint également un temps à la direction nationale de la SFIO et fut souvent délégué aux congrès nationaux. Il est mobilisé pendant la guerre jusqu’en 1918, remplacé par Marius Jacotot à la tête de la mairie. Cependant, Voilin apparaît de temps en temps dans la section socialiste dans laquelle il intervient. C’est un des socialistes les plus en vue dans la période précédent la guerre. Plus tard, il se ralliera au camp des centristes[1] au moment du congrès de Tours et restera à la SFIO en 1921.

 

Marius Jacotot est un second pilier de la section, conseiller municipal depuis 1901. Né en 1866, il était ouvrier mécanicien et s’engagea dans le mouvement coopératif, créant le restaurant « Chez Nous » et la pharmacie mutualiste. Il ne manifesta pas d’opposition à l’Union sacrée[2] et ne fut pas mobilisé. Son parcours est plus discret après 1918. Il restera à la SFIO en 1921.

 

Henri Sellier, conseiller municipal, né en 1883, il s’engagea dans les rangs de la CGT, du mouvement coopératif et à la SFIO. Il fut président de La Revendication de 1908 à 1913. En septembre 1910, il fut élu à 27 ans, conseiller général en remplacement de Voilin. Il soutint l’Union sacrée et, réformé, il ne participa pas à la guerre. Il faisait partie alors de la majorité et fut élu à la direction nationale de la SFIO en 1915 et 1916. En 1918, il resta à la direction nationale tout en ayant évolué vers les pacifistes modérés. Il signa le texte des centristes en décembre 1920. Bien que peu porté par le communisme, il rejoindra par discipline le parti communiste jusqu’en 1922.

 

photo mora HUMA 14.04.12Clovis Mora, né en 1873, a été instituteur dans l’Aisne à La Ferté Milon entre 1906 et 1909. Selon la police, il rejette les règlements et les rapports avec des directeurs et quitte rapidement l’enseignement pour se consacrer à la coopérative La Revendication. Mora dirige la section de Puteaux depuis au moins 1912 et obtient un siège à la direction fédérale de la Seine en mai 1914. Ses obligations militaires l’avaient entraîné à tenir un poste d’adjudant au sous-secrétariat des munitions (au contrôle de la main d’œuvre) à l’entrée de la guerre puis fut mis en sursis d’appel pour se consacrer au mouvement coopératif en 1916.

 

Ces quatre responsables forment un groupe étroitement unis par une même conception de l’action politique. Ils sont également des défenseurs légitimes des masses ouvrières qui leur font confiance. Leur soutien à la guerre est déterminant dans l’incapacité de la classe ouvrière locale à se mobiliser, à organiser la lutte. Jacotot, Mora et Sellier appellent donc la population à soutenir les soldats, à leur envoyer des fonds, des colis et à améliorer le sort des familles restées à l’arrière. Les socialistes se contentent d’activités de type « économique » quand la guerre n’était plus posée comme une question politique mais au-dessus de la politique, comme un aspect faisant consensus entre les organisations de gauche et de droite. C’était l’application concrète du républicanisme en 1914.

 

 

LA REVENDICATION7

La trajectoire politique de Mora est particulièrement révélatrice des hésitations socialistes. Son poste de secrétaire est confirmé en février 1916. Son opinion ne varie guère même s’il semble glisser vers des positions plus « pacifistes » que des membres doivent appuyer dans la section. De fait, Mora déposa une motion au congrès de la Seine précédent le Conseil national du 7 août 1916. Cette motion fut alors soutenue par les minoritaires longuettistes et zimmerwaldiens comme une motion de rassemblement qui permettrait de peser plus fortement. C’est la raison qui incita les minoritaires (longuettistes et CRRI[3]) à retirer leurs motions. Au Conseil national de la SFIO, il intervint dans le débat pour réclamer le rétablissement des relations internationales et pour que le gouvernement précise ses buts de guerre. Les socialistes favorables à l’Union sacrée ne voulaient pas entendre parler alors d’un quelconque rapprochement avec les socialistes des autres pays avant le retour de la paix. Mais Mora précisait aussitôt que « nous faisons crédit au gouvernement pour qu’il poursuive, pour qu’il intensifie la défense nationale ». Si une rencontre devait se faire entre partis socialistes de différents pays, ce serait sans conditions. Il termine ainsi : « vous voyez donc que nous nous séparons nettement des socialistes de Zimmerwald et Kienthal qui demandent que nos élus votent contre les crédits de guerre ». Sa déclaration légèrement pacifiste dut décevoir dans les rangs pacifistes ! Le secrétaire de la section de Puteaux était en réalité tiraillé entre un mouvement pacifiste significatif chez les socialistes et sa situation au regard de la loi publiée le 19 août 1915. Celle-ci intitulée « loi assurant la juste répartition et une meilleure utilisation des hommes mobilisés ou mobilisables » permettait de conserver une force de travail capable d’assumer les tâches de l’arrière du front pour une guerre totale, c’est-à-dire mobilisant toutes les sphères de la nation pour gagner la guerre. Mais une politique perfide de distribution de « sursis d’appel » consistait aussi à « tenir » des personnes : l’arrière ou le front, il fallait choisir. Citant la Police de Guerred’Henry Maunoury, Edouard Dolléans confirme cette pratique : « la plupart des journalistes mobilisables étaient en sursis d'appel : à la première incartade, à la première velléité d'indépendance, avertissement ; la seconde fois, envoi au front. »[4] On pourra ajouter que  des responsables syndicaux et politiques avaient certainement été soumis aux mêmes pressions. Clovis Mora a-t-il été dans ce cas ? La police déclara en 1920 qu’il « a été mis en sursis d’appel pour se consacrer au service de la coopérative »[5]. Le mouvement coopératif jouait donc un rôle dans l’effort de guerre et Mora devait en être une des pièces importantes. Mais il resta, au début, un militant politique car il retrouve son poste de secrétaire de la section socialiste en février 1916, sans doute après qu’il ait reçu l’assurance qu’il ne serait plus mobilisé. Désormais il sera dans une contradiction insupportable entre son statut militaire et son engagement politique. Son retour à la section socialiste lui vaut d’être reçu par des militants gagnés entretemps au pacifisme. Merrheim, dirigeant national du Comité pour la Reprise des Relations Internationales, indiquait en juillet que ce Comité avait la sympathie des socialistes et syndicalistes de Puteaux[6]. C’est ce qui expliquerait le dépôt d’une motion émanant des militants de Puteaux pendant l’été 1916 pour le congrès fédéral. Incapable d’assumer jusqu’au bout les prises de positions de sa section, il se retira franchement des activités politiques[7]. Soupçonné de détournements de fonds à La Revendication dont il était le directeur, il sera renvoyé de cette fonction par les coopérateurs. Selon la police, il aurait acquis un bar par la suite. En novembre 1919, il n’était plus électeur à Puteaux.

 

Toujours est-il que le retrait de Mora à l’été 1916 entraîne une baisse d’activité de la section, avec moins d’annonces de réunions tandis que les événements locaux disparaissent peu à peu de L’Humanité. Avec la perte de Mora, la section ne retrouvera plus jamais l’éclat que celle-ci avait avant-guerre. Les divisions internes se succèdent jusqu’en 1920. Le 26 novembre 1916, les membres de la section de Puteaux sont invités avec neuf autres sections de la Seine à participer à une controverse opposant deux orateurs de la majorité (socialistes de guerre) et deux de la minorité (Paul Louis et Maurin). Il semble qu’en cette fin d’année 1916, la situation interne a changé à Puteaux. Les rapports de forces semblent évoluer vers les pacifistes même si rien ne semble définitif. Mora n’apparait plus autrement que comme coopérateur dans les colonnes de L’Humanité. C’est Loriot qui représente désormais la section au congrès de la fédération de la Seine du 3 décembre 1916. C’est peut-être à cette occasion qu’il est nommé à la direction fédérale de la Seine. Début 1917, les annonces de réunions de la section locale disparaissent et il faut attendre six mois, le 16 juin exactement, pour retrouver à nouveau un appel à réunion. Le 7 juillet 1917, la direction de la section est renouvelée. Mais les réunions restent très espacées avec peu d’annonces dans les colonnes de L’Humanité après 1917.

 

Fernand Loriot, né en 1870, appartenait au parti socialiste et fut un membre actif du syndicat des instituteurs. Il exerça d’ailleurs à Puteaux puis, en 1915 à Aubervilliers sous l’injonction de l’administration. S’il dirigea la section socialiste, ce ne fut certainement que provisoirement, entre août 1914 et janvier 1916, en l’absence de Mora[8]. Loriot avait d’ailleurs soutenu provisoirement la guerre avant de la condamner en août 1915 ce qui expliquerait son accession au secrétariat de la section de Puteaux. Sous son influence, il amena en tout cas un certain nombre de socialistes dans les rangs pacifistes. Il sera le principal fondateur du Parti communiste et jouera un rôle essentiel dans ses premières années.

 

Henri Chauvin devait témoigner de son adhésion à la SFIO, section de Puteaux, en 1916 : « Sur les instances de ce camarade, dont je regrette infiniment d’avoir oublié le nom, j’adhérai au Comité pour la Reprise des Relations Internationales (dont les réunions bi-mensuelles se tenaient maison des syndicats, 33, rue de la Granges-aux-Belles). Et ma carte du parti socialiste s’orna de timbres supplémentaires sur lesquels étaient imprimé un superbe Z. j’étais devenu zimmerwaldiste »[9]. Des liens sont donc noués entre les pacifistes et Puteaux n’échappe pas à l’influence du Comité pour la Reprise des Relations Internationales. Au printemps 1918, le CRRI fonda un groupe local en présence de Loriot, et, en juillet, Louise Saumoneau pouvait affirmer que « la section de Puteaux fonctionne très bien »[10]. Elle continuait de fonctionner en février 1919.

 

Le 17 août 1918, la section socialiste se réunissait et écoutait Loriot rendre compte de la réunion du Conseil national tenu le 28 juillet. Devant 50 personnes, il analyse les positions de la majorité, c’est-à-dire des socialistes de guerre, et des deux courants pacifistes. La police ne constate pas d’opposition aux propos de Loriot. La section semblait bien acquise aux thèses minoritaires.

 

Parallèlement, un groupe des Amis du Populaire et de la Vague devait se constituer le 28 janvier 1919 après qu’une réunion publique le 11 janvier 1919  ait rassemblé 1000 personnes, sous la présidence du député Voilin. Les Amis duPopulaire avaient pour but de répandre les idées du journal du même nom, de renforcer l’aile pacifiste de la SFIO incarnée par Jean Longuet et Paul Faure. A Puteaux, la sensibilité des Amis du Populaire se situait à gauche de Longuet-Faure et le groupe local se transforma rapidement en groupe des « Amis des journaux d’Avant-garde » et se réunissait chaque mercredi au siège : le restaurant « Chez nous ». Le secrétaire était Mifflet[11]. Le trésorier était Dubois. Le groupe d’Amis du Populaire et des journaux d’Avant-garde organisèrent un meeting le 15 mars puis un second le 23 mars avec le groupe de Courbevoie qui réunit 500 personnes. De son coté, la section socialiste de Puteaux devait une nouvelle fois changer son bureau le 25 mars 1919 sans qu’on en connaisse les animateurs.

 

L’effervescence révolutionnaire en 1919-1920

 

L’orientation donnée par les animateurs du groupe des Amis des journaux d’Avant-garde de Puteaux se tournaient résolument vers les militants révolutionnaires. Aussi, les orateurs invités aux réunions publiques sont issus des rangs syndicalistes-révolutionnaires ou anarchistes. Le 16 mars 1919, les putéoliens sont ils appelés à entendre Vergeat, Péricat le 17 avril et Monatte le 22 avril. Ces militants sont mêlés à d’autres orateurs plus modérés comme Paul Faure. Après juillet 1919, le groupe des Amis des journaux d’avant-garde devait cesser de fonctionner. Seul un appel sans lendemain invite à constituer un groupe des Amis du Populaire (le nom du groupe ayant été recentré sur le journal par la même occasion) en octobre 1919. Cette situation locale n’a rien d’exceptionnelle. En effet, le courant pacifiste modéré Longuet-Faure a pris définitivement la direction du Parti socialiste en octobre 1918 et le renforcement des groupes locaux ne se justifie plus. Elle avait une raison d’être après le renversement de majorité au congrès socialiste du 6 au 10 octobre 1918 à Paris afin de maintenir la pression et prévenir les éventuelles contre-attaques des socialistes de guerre dans certaines fédérations ou sections.

 

Après le congrès, les groupes ont pour seul but de faire la démonstration de l’hégémonie longuettiste. A partir d’octobre 1919, le nombre d’annonces de réunions des groupes des Amis du Populaire fléchit fortement au niveau national et s’étiole à l’hiver 1919. La dynamique propulsive visant à conquérir la direction du parti socialiste a logiquement disparu depuis octobre 1918. Les tentatives de renaissance de groupes locaux à la fin 1919 échoueront quasiment partout car ces groupes n’auront plus de fonction politique particulière à assumer. A Puteaux, la situation avait été devancée par l’existence des membres du CRRI puis du Comité de la IIIè Internationale dont le secrétariat est assuré par un certain Maurice Laporte.

 

Né en 1901 il sera un des principaux artisans dans la naissance de la jeunesse communiste en France. Ses parents sont arrivés en 1912 à Puteaux et le jeune Maurice s’est vite intéressé aux réunions socialistes. Il adhéra en 1916 au parti socialiste et créa en 1918 une jeunesse socialiste dont il fut le secrétaire. Le 28 décembre 1919, il anima une réunion en vue d’organiser une tendance favorable à la IIIè Internationale dans les jeunesses socialistes. Il en est également le secrétaire et a son siège au restaurant « Chez nous ». Un congrès de cette minorité sera tenu à La Revendication le 25 juillet 1920.

 

En février 1920, la direction de la section socialiste changeait encore de mains. Dominique Blanc devenait secrétaire entouré de Bernard Hubert, Léon Leroy (secrétaires adjoints), de Sabatier (trésorier) et Grabot (trésorier adjoint).

 

Lors du renouvellement de la direction fédérale de la Seine en avril 1920, les listes de candidats mentionnent un seul militant de Puteaux présenté par le Comité de la IIIè Internationale : Maurice Fromentin. Mais sur les listes de la Vie socialiste (droite du Parti) et des Reconstructeurs (centristes), aucun candidat n’émane de Puteaux. Ni Voilin, ni Jacotot, ni Sellier ne prennent le risque de s’engager.

 

Le 10 juillet 1920, le Comité de la IIIè Internationale anime un meeting à La revendication rassemblant entre 250 et 400 personnes selon les sources. Alfred Leclerc, secrétaire du syndicat Voiture-Aviation de Puteaux, préside. Le Comité n’est pas parvenu à attirer un public aussi important qu’au meeting des Amis du Populaire en janvier 1919. A cela, sans doute au moins deux raisons expliquent cette différence. D’une part, l’orateur est peu connu. Jean Ribaut est un « né de la guerre », inconnu des rangs socialistes avant 1919. Certes, Il a adhéré à la SFIO avant guerre et a été secrétaire adjoint en 1914 de la section du 3ème arrondissement. Mais son champ d’influence était limité à l’arrondissement. C’est seulement à partir de 1920 qu’il assume des tâches nationales définies par le Comité. Il est tout de même secrétaire général de l’ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants), propulsée par Vaillant Couturier et Raymond Lefebvre. En 1919, il y avait Voilin, député, Paul Faure, membre de la direction nationale de la SFIO et animateur du principal courant pacifiste, Henri  Sellier, conseiller municipal et conseiller général, coopérateur local réputé et membre de la direction nationale SFIO. Ces orateurs connus de la population avaient su tisser des liens que les membres du Comité de la IIIè Internationale étaient dans l’impossibilité d’assurer à ce moment.

 

 

Un meeting commun aux JS et à la section socialiste de Puteaux réunit 500 personnes le 16 octobre 1920. La tonalité générale est fortement ancrée à gauche, Voilin y défend la révolution russe et Victor Méric y demande à l’assistance de se préparer à l’action révolutionnaire « car le grand jour approche où il va falloir entrer dans la lutte »[12]. La tenue de meeting où les orateurs incarnent des courants différents, ne facilite sans doute pas la distinction entre tous les socialistes et sera source de confusion et d’ambiguïté lorsqu’il faudra se prononcer pour ou contre l’adhésion à la IIIè Internationale.

 

 

Congrès de Tours, moment fatidique

En novembre 1920, la section s’est réunie, a débattu de l’affiliation internationale et 271 socialistes se sont prononcés pour la IIIè sans réserve tandis que 104 rejoignaient la position des centriste. Voilin a sauté le pas et a décidé de renforcer le camp centriste alors qu’au congrès de Strasbourg de la SFIO (février 1920), il s’était mis en retrait. Voilin est désigné délégué au titre des centristes pour la délégation de la fédération de la Seine au congrès de Tours.

 

En décembre 1920, la section de Puteaux comptait 375 membres. Chiffre assez peu élevé, somme toute, dans une ville ouvrière et dans une période particulièrement faste pour les idées révolutionnaires alors que la SFIO dans son ensemble a atteint des chiffres inégalés avec 180 000 adhérents contre 73000 en 1914. En 1916, rappelons le, la section s’enorgueillissait d’avoir atteint le chiffre de 297 partisans. Il y aurait donc eu seulement une augmentation de 26% en quatre ans quand la fédération de la Seine triplait ses effectifs, passant de 7000 en 1916 à 21 200 en 1920 ?

 

Le 8 janvier 1921, une déclaration des reconstructeurs est lue à la réunion de la section  et signée notamment par Lucien Voilin et Marius Jacotot et 25 autres socialistes nommés par le Populaire du 11 janvier. Le 15 janvier, L’Humanité informe ses lecteurs qu’après une réunion de section, 344 restent à la SFIC et 31 font dissidence. Mais le 20 janvier, le Populaire riposte en annonçant que les socialistes ont 80 adhérents. Leur secrétaire de section est Armand Beaussant et le trésorier, Grabot.

 

L’évolution de la section socialiste de Puteaux est exemplaire des reclassements politiques dans une organisation comme la SFIO. Malgré la présence de militants que l’on peut qualifier de leaders « de masse », les premiers communistes sont parvenus à renverser un rapport de forces dans une situation exceptionnelle.

 

La légitimité historique, institutionnelle et politique aurait pu jouer à plein pour Lucien Voilin et Marius Jacotot qui ont un passé prolétarien réel, reconnus par la population laborieuse locale (sanctionnés aux élections). De leurs côtés, les premiers communistes de Puteaux (1919-1920), peu visibles pour un historien, rencontrent alors des difficultés à gagner une audience publique dans la localité. Ainsi, la faiblesse du meeting de juillet 1920, au regard de ceux organisés par les Amis du Populaire en 1919, le montre aisément. Parmi les premiers communistes, nous avons connaissance seulement de quatre d’entre eux ayant milité à Puteaux. Maurice Laporte a 19 ans en 1920 quand il s’occupe du groupe local du Comité de la IIIè Internationale et apparaît certainement comme un parfait inconnu dans le mouvement ouvrier local. De plus, il travaille au regroupement national des jeunes socialistes procommunistes. Albert Leboucq a le même âge et Maurice Fromentin a 26 ans.

 

Ce dernier est sans doute le plus connu, ayant milité avant guerre dans les rangs socialistes putéoliens. Maurice Fromentin a assisté aux réunions socialistes, a été caissier à La Revendication avant de partir à la guerre dans la campagne d’Orient en 1915-1916. Mora le présentera à son ami Fernand Loriot et une étroite collaboration émergera de cette rencontre. Mais ce sont d’abord des liens familiaux qui vont les unir puisque le jeune homme sera le gendre de Fernand Loriot en 1917, date à partir de laquelle il emménage chez ses beaux-parents. Fromentin est démobilisé le 6 septembre 1919. Il devient le trésorier du Comité de la IIIè Internationale en 1920 et est considéré comme le secrétaire particulier de son beau-père. Il sera plus tard trésorier du parti communiste de 1923 à 1929. Quant au dénommé Mifflet, il ne laissera quasiment aucune trace de militantisme. Il apparaît que ce sont les jeunes qui sont les plus enclins à l’action, qui bousculent les notables locaux. Les anciens militants formés dans les cadres de la SFIO d’avant-guerre et dans les traditions « coopératives » sont dans l’impossibilité de comprendre la révolution russe.

 

La légitimité des urnes n’a pu contrebalancer la légitimité de l’engagement sincère dans le pacifisme tôt apparu à Puteaux. La présence de membres actifs du CRRI puis du Comité de la IIIè Internationale ainsi que de tous ceux qui s’engagent à leurs côtés, assure la transition entre l’organisation passée et celle à venir.

 

C’est le mouvement de classe, en définitive, qui a compté le plus, dans un environnement international décisif. Une partie significative de la classe ouvrière, et de ses cadres, a vu dans la création d’un parti communiste une solution à la lutte contre l’exploitation capitaliste.

 

François FERRETTE

 



[1] Les centristes incarnent un courant intermédiaire entre le réformisme et la révolution.

[2] On appelle « Union sacrée » cette unité politique entre différentes forces politiques, syndicales, du pays pendant la guerre de 1914. Le Président de la République, Raymond Poincaré, utilisa le terme pour la première fois à la Chambre des députés le 4 août 1914.

[3] Comité pour la Reprise des Relations Internationales, groupe pacifiste.

[4] Cité par Édouard DOLLÉANS, Histoire du mouvement ouvrier (1871-1936) : tome II, consultable en ligne : http://classiques.uqac.ca/classiques/dolleans_edouard/hist_mouv_ouvrier_2/hist_mouv_ouvrier_t2.pdf

[5] Dossier Maurice Fromentin, Centre des Archives Contemporaines : cote 19940445 art 278. Tous les éléments biographiques concernant Clovis Mora en sont issus.

[6] Préfecture de Police de Paris, cote Ba 1558, rapport de police du 04 juillet 1916.

[7] Mora apparaît encore une dernière fois au PV de la direction de la fédération de la Seine en octobre 1916 (cf. L’Humanité du 22 octobre 1916).

[8] Fernand Loriot a pu aussi être secrétaire de la section avant 1909, mais rien ne le prouve. La police indiquait par ailleurs qu’il avait été membre de la direction fédérale avant guerre, ce qui n’a pu, non plus, être confirmé.

[9] L’Etincelle, 28 décembre 1950/03 janvier 1951, Souvenirs de Henri Chauvin. C’est l’action pour la paix qui m’a conduit à rejoindre le mouvement ouvrier.

[10] Dossier Marcel Hasfled, Centre des Archives Contemporaines : cote 19940451 article 67 dossier 943.

[11] Mifflet est un nom qu’on retrouvera parmi la direction du Comité de la IIIè Internationale dès mai 1919.

[12] Archives nationales, Fonds Panthéon, dossier Victor Méric, cote F7 15984-1.

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