Un espace historique sur le mouvement ouvrier

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Jean Jaurès, le réformisme et la décomposition de la gauche du début XXIè siècle

Publié par ehmo sur 7 Mars 2015, 09:34am

Jean Jaurès, le réformisme et la décomposition de la gauche du début XXIè siècle

2014 est l’année Jaurès. La commémoration du centenaire de son assassinat suscite de nombreux articles et expositions, livres, etc. dans lesquels la pensée de Jean Jaurès est examinée. Les historiens cherchent à situer Jaurès dans l’échiquier politique, certains le qualifient de « marxiste conséquent » ou bien de réformiste qui n’aurait jamais adhéré au bolchevisme. Il y a quelques années, Roger Martelli le considérait en tant que révolutionnaire[1] tandis que Jacques Moreau le classait parmi les réformistes[2]. Jean-Paul Scot écrivait récemment « J’ai longtemps vu en Jaurès un réformiste »[3]. Scot et Martelli, longtemps au PCF, pouvaient donc penser autrement sur Jaurès.

En un mot comme en cent, il y a toujours désaccord autour du personnage Jaurès. La vérité est que chacun peut confirmer ses engagements selon les morceaux évidemment bien choisis d’une œuvre abondante. C’est que Jaurès ne se laisse pas apprivoiser comme cela, il n’est pas toujours là où on voudrait qu’il soit, il vous conforte ou vous bouscule.

La place historique du réformisme en France

L’empreinte de la Révolution française a longtemps assuré une légitimité au fait révolutionnaire en disqualifiant symétriquement toute entreprise réformiste, considérée comme suspecte, cherchant à concilier les oppositions, entreprise classée d’emblée dans le camp adverse. Ce n’est pas le réformisme qui a produit la République en 1789 mais bien la révolution. Le réformisme n’a pas de mythe-fondateur en France, pas de moment-clé où il fait la différence. Le mouvement ouvrier s’était affermi sur des bases révolutionnaires d’autant plus facilement que la bourgeoisie française avait elle-même porté sa révolution à bout de bras. Cependant, le suffrage universel (et masculin), la formation de la 1ère République en 1848 devait se solder par un bain de sang ouvrier marquant par là les peurs bourgeoises vis-à-vis des classes pauvres et revendicatrices. Comment les ouvriers pouvaient-ils croire en une République qui les intégrait avec une telle difficulté ?[4]

Parallèlement au recul de l’utopisme, on s’entendait au début du XXè siècle sur le fait que le marxisme était une référence incontournable (hormis quelques îlots intellectuels mais aussi chez les syndicalistes) que la lutte des classes restait une réalité tant que le capitalisme n’aurait pas disparu. La IIè Internationale y poussait dans ce sens. Le socialisme utopique laissait place au socialisme scientifique. Etre de gauche, c’était donc être révolutionnaire en France. Nous ne dirions pas la même chose pour la Belgique ou d’autres pays où la rupture avec la monarchie n’a pas été totale et où le socialisme modéré y a trouvé des racines profondes.

Le réformisme « ouvert » était condamné d’avance en France et se recroquevillait dans des revues. Etre réformiste n’était pas de bon ton quand on voulait militer. Il y a une règle en France qui veut qu’un courant ouvertement réformiste n’a aucune chance de l’emporter dans un congrès[5].

Pour autant, si le réformisme ouvert, fier de son identité et affirmé comme tel, avait peu de reconnaissance dans la base militante socialiste, le réformisme n’en était pas moins présent. Vaillant, Guesde, Allemane le dénonçaient suffisamment pour affirmer qu’il faisait bien partie du paysage politique. Ce réformisme que d’aucuns ont appelé d’« honteux » s’était coloré des traditions françaises, plus exactement de celles du mouvement ouvrier. Il n’y a pas de réformisme ex nihilo, comme il n’y a pas de révolutionnaires hors de leurs conditions historiques.

Les partisans de la réforme qui souhaitaient s’insérer dans les milieux socialistes, absorbaient donc, par capillarité, certains thèmes (la grève générale, l’anti-ministérialisme, la notion de parti de classe et de révolution, etc.)

La place Jaurès

C’est dans ce contexte qu’on peut appréhender la pensée de Jaurès. Depuis son engagement dans les rangs républicains puis radical-socialiste, Jaurès avait évolué vers le socialisme. Sa pensée s’était nourrie d’influences qui lui donnèrent une physionomie particulière. Il ne se réclamait guère du réformisme, qu’il portait pourtant (il soutient le ministérialisme officiellement jusqu’en 1904), et cherchait plutôt une synthèse avec les divers courants du mouvement ouvrier. Il promouvait le couple réforme/révolution qui cohabitait sans trop de problèmes dans la gauche française, du moins dans son versant réformiste. C’est ce qui explique la confusion qui subsiste encore aujourd’hui sur le caractère politique de Jaurès.

De plus, Jaurès n’hésitait pas à emprunter des éléments de la pensée des ses adversaires. Il en était ainsi du thème de la grève générale qu’il puisait aussi bien chez les syndicalistes-révolutionnaires que chez les blanquistes et les allemanistes. En outre, après la naissance de la SFIO, il forma un axe avec Vaillant et divisa les révolutionnaires. L’héritier de Blanqui était devenu perméable au réformisme après avoir conclu au caractère hasardeux des coups de forces minoritaires. Vaillant et Jaurès étaient favorables à des réformes, à des lois sociales, à la grève générale, à une société communiste. Jaurès intégrait, digérait et remettait à la hauteur de sa pensée les éléments des discours qui traversaient le mouvement ouvrier. Après avoir été minoritaire en 1905, il devait dominer le Parti en 1908 avec une motion de synthèse au congrès de Toulouse.

Personne ou presque ne put ou ne voulut faire face à Jaurès. Les allemanistes avaient décidé de se dissoudre dans la SFIO de n’y mener aucune activité de tendance. Les guesdistes ne déployèrent une telle activité qu’à partir de 1907 et les vaillantistes étaient opposés à toute idée de regroupements internes. Jaurès n’avait donc en face de lui qu’un groupe guesdiste mais qui ne sut pas comment se débrouiller dans la SFIO et faire avancer une politique particulière. De son côté Jaurès repéra parmi eu des éléments qui pouvaient le soutenir. Il mit en avant Compère-Morel et Victor Renard, d’importants guesdistes qui se rapprochèrent de lui. Le guesdisme se décomposait car il ne pouvait offrir une réelle alternative. Gustave Hervé, nouveau dans la mêlée révolutionnaire, se substitua un moment au blanquisme défaillant dans la SFIO mais se rallia à Jaurès en 1911. Jaurès avait conquis les esprits de presque tous les dirigeants socialistes.

Bien qu’absorbant la substantifique moelle militante et intellectuelle des premières heures de l’unité socialiste, Jaurès ne fut jamais un révolutionnaire. Au contraire, ce sont les autres courants fondateurs qui perdirent leur particularité. Jaurès conserva intacte son parlementarisme et un léger ministérialisme. Sa conception de l’Etat restait loin du marxisme. Une étude précise des critiques du jauressisme par la Vie Ouvrière nous éclairerait grandement sur l’état d’esprit à son égard qu’entretenait un secteur de la CGT.

« L’héritage » de la Gauche

Le mouvement ouvrier français se scindera en deux tronçons au congrès de Tours, après la scission de décembre 1920. Les premiers communistes vont vite se détacher de Jaurès tout en conservant une admiration sincère pour le martyr qui succomba sous les balles de Villain le 31 juillet 1914. Mais dès 1921, l’orientation politique de Jaurès est critiquée en juillet par Amédée Dunois dans le Bulletin communiste ; Vaillant-Couturier classera Jaurès parmi les réformistes, méritant et courageux, mais réformiste tout de même.

La tension dans le couple réforme/révolution avait atteint un haut degré après 1918-1919 et il fallait alors choisir son camp. Encore que la tradition mêlait les deux sur un pied d’égalité, on ne pouvait être l’un sans l’autre, au point que la SFIO maintenue se réclamerait toujours de la révolution. Avant 1914, certains accentuaient leur préférence pour l’un ou l’autre pour se distinguer de leurs adversaires. Mais après guerre, la modération nettement constatée de certains dirigeants comme Blum, Longuet ou Paul Faure, ne faisait guère illusion malgré leur rappel de l’orthodoxie (soutien à la révolution, dictature du prolétariat, lutte impitoyable entre bourgeoisie et prolétariat…) Il fallut l’essorage idéologique vers le milieu des années 1930 par le stalinisme pour que le PC enclenche le processus de revalorisation de Jaurès.

Le couple réforme/révolution et la lutte des classes

La faiblesse ou l’opposition du couple réforme/révolution est concomitante à la lutte des classes et au développement des contradictions en son sein. Lorsque les classes sociales s’affrontent, que les travailleurs identifient de mieux en mieux leurs adversaires, la classe dominante et ses soutiens politiques, la distinction entre réformistes et révolutionnaires est la plus visible. Au contraire, quand les exploités ne voient plus dans le bourgeois (ou le patron) un adversaire mais quelqu’un qui peut donner du travail, qu’il faut aider par des aides publiques et qui n’est plus remis en cause socialement, alors la tension du couple réforme/révolution n’est plus aussi forte. Les délimitations peu perceptibles amènent à considérer l’un et l’autre comme étant, au fond, la même chose. Jaurès devient le prétexte de cette fusion du couple réforme/révolution à certain moment de l’histoire de la gauche, un repère facile pour ne pas dire un repaire pour responsables politiques en désarroi idéologique qui délaissent non seulement Lénine mais aussi Guesde.

Le glissement idéologique actuel du mouvement ouvrier produit deux phénomènes symétriques. En même temps que les PC virent à la modération, apparaissent des tentatives historiennes parallèles visant à donner une histoire d’un réformisme ouvert, franc, que le courant révolutionnaire a toujours mise dans l’ombre. Certes, comme sujet d’histoire, le réformisme est à étudier. Mais les recherches ne sont pas forcément neutres. On découvre ainsi des textes d’historiens qui rehaussent l’importance de la présence de parlementaires et de ministres socialistes pendant la Grande Guerre. Celle-ci était-elle plus acceptable parce que les réformistes avaient conservé le cadre républicain pour des décisions militaires via une Assemblée nationale maitresse du destin du pays ? [6] Le rôle « positif » du réformisme dans l’histoire est à l’ordre du jour de ces historiens.

Dans la sphère des idées, un processus de réhabilitation du réformisme s’engage donc fortement, y compris dans des secteurs autrefois plutôt imperméables. Certains pensent qu’il ne faut plus opposer réformisme et révolution et d’autres qui croient que l’on doit d’abord valoriser le réformisme, voire répudier la révolution.

L’aile la plus droitière du réformisme cherche dans les coins intellectuels les plus isolés pour retrouver quelque filiation historique qui les légitime. Pour cette aile droite, même Jaurès pourrait être pris pour un dangereux révolutionnaire dont il faudrait se détacher car la Révolution est elle-même rejetée comme méthode totalitaire par essence. Jaurès serait donc peu recommandable pour cette frange. Mais cette recherche d’un réformisme de seconde zone, presque détaché de l’histoire de France, a sans doute peu de chance d’aboutir. La deuxième gauche aura-t-elle les matériaux historiques suffisants pour se fonder un passé a posteriori ? [7]

La gauche est en proie à deux types de réformisme, l’un rentré, l’autre ouvert. S’il faut garder Jaurès en mémoire, ce sera pour en tirer des leçons. Ce sera aussi pour avoir été le symbole de la lutte contre la guerre et abattu comme tel par un nationaliste. Il y avait quelque chose de très courageux dans ses positions à la veille de 1914. Quant au jauressisme, qui n’est pas Jaurès, il a été formé à une époque particulière et un jauressisme du XXIè siècle serait une stagnation. Cela signifierait qu’on ne peut comprendre un phénomène intellectuel qui ne peut exister en dehors de ses conditions historiques. Parler de Jaurès, c’est parler de Guesde et de Vaillant, c’est évoquer les luttes politiques qu’ils ont traversé, etc. Tout cela a forgé un discours de leur temps. De plus, cela signifierait que les générations militantes n’ont rien appris depuis un siècle et que l’on se refuse à analyser la période présente. La nostalgie est la paresse de la pensée.

[1] Roger Martelli, L’empreinte communiste, éditions sociales, 2010. Page 22, il écrit : « Jaurès, révolutionnaire jusqu’à la moelle ».

[2] Jacques Moreau, L’espérance réformiste, page 76 L’harmattan, 2007.

[3] L’Humanité, samedi 6-dimanche 7 septembre 2014.

[4] L’opposition à la République n’est pas totalement partagée et la défense de la République reste un thème fort face aux menées monarchistes dans le camp ouvrier.

[5] Après Jaurès, Blum et Mitterrand n’ont-ils pas affirmés haut et fort, l’un en 1920 le second en 1971, qu’on ne peut être socialiste si on n’est pas révolutionnaire ?

[6] Les socialistes français et la Grande Guerre, ministres, militants, combattants de la majorité, EUD, 2008. Dans cet ouvrage collectif, une valorisation de l’œuvre ministérielle d’Albert Thomas est présentée : « l’action de Thomas est une incontestable réussite ». On y évoque aussi un « authentique internationalisme majoritaire » en plein nationalisme interne à la SFIO. On peut couper en deux, en quatre, les cheveux, la politique générale des majoritaires sociales en 1914-1917 n’en était pas moins inacceptable et nationaliste, même mâtinée d’internationalisme abstrait dans la rubrique littéraire de l’Humanité.

[7] On en trouve des traces dans la revue 1900, revue d’histoire intellectuelle. Revue éminemment partisane, ce qui est son droit, écrivait dans son avant-propos dans le numéro 30 publiée en 2012 : « la demande de social-démocratie est partout présente »…

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